L’Arrêté préfectoral

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

Jeudi 25 août 2022

 

  Il y a 291 millions d’années avait lieu la cinquième extinction des espèces… monsieur Sébastien l’a lu sur Internet. Cette vérité lui est revenue à l’esprit, alors qu’il découvrait, à l’entrée du bois de Maurepas, une bande d’interdiction blanche et rouge, à laquelle était attaché un Arrêté préfectoral interdisant le stationnement des véhicules. En tant que promeneur, il se demandait si lui-même était autorisé à entreprendre sa flânerie habituelle ; on était le 12 août de l’année 2022, en canicule++, le pays terrifié par un continuum de 40° à l’ombre des maisons.

« Ils ont les foies, monsieur ! C’est à cause des incendies, lui signale un vététiste en nage, mais moi j’y vais quand même dans la forêt ; Ils ne m’empêcheront pas de rouler ! »
 
Entraîné par ce complice inopiné, Sébastien fait le fier à bras ! « Vous avez raison, les promenades ne sont pas non plus interdites que je sache ! »
 
A peine est-il entré dans le bois, qu’il se met à disséquer, sans pessimisme exagéré mais plutôt avec un réalisme objectif, l’Arrêté préfectoral en le confrontant à une nouvelle extinction de masse, par suite des sévices de cette canicule d’enfer, la pire que Météo France n’ait jamais enregistrée, mortifiant la nature et ses occupants, avec le spectacle d’un monde où les forêts brûlent.

 De retour à la maison, il fait part de ses pensées à madame Sébastien.
 « Ridicule Basty ! Comment peux-tu faire la relation entre un Arrêté préfectoral, chargé de protéger gentiment les citoyens et une sixième extinction des espèces ?»
 
Il y a quelquefois où elle l’agace et, une scène de ménage pointant le bout de son nez, Sébastien, loin de filer doux, adopte une moue silencieuse. C’est tactique, c’est l’expérience des années en couple, il garde le silence en contractant son oreille droite qui se met à bouger et cela énerve sa femme.
 « Il faut appeler un chat un chat, finit par dire Sébastien, les ingénieurs de Météo France n’ont jamais vu ça. Ça flambe de partout, mais ce n’est tout de même pas une raison pour interdire l’accès au parking qui borde le bois. D’autre part, j’ai décidé de prier, de m’engager dans la Foi, en attendant la fin du monde !
 - 
Aie confiance, Basty, la Terre en a vu d’autres !
 - C’est décidé, je vais prier dieu ! »

 Ce qui en fait a irrité Sébastien, c’est l’Arrêté préfectoral qui empêche l’accès au parking du bois de Maurepas avec son bavardage sibyllin : « Vu le code forestier… Vu le code de l’environnement… Vu le code de la sécurité intérieure… (Onze « Vu » en tout), ou les « Considérant la vague de chaleur… Considérant le niveau d’alerte…  (Dix « Considérant » en tout), alors la prière lui semble un exutoire approprié, une sauvegarde judicieuse et surtout pertinente, face à l’angoisse de son pays.

 Mais la prière n’est pas un exercice à prendre à la légère. Ne prie pas qui veut et n’importe comment ! Cela serait un peu facile. Il faut apprendre selon les règles et Sébastien en a bien conscience, il n’a pas le feeling.

 « Qu’importe, je me débrouillerai ! », tance-t-il à madame Sébastien, en train de leur préparer un taboulé aux poivrons, » je murmurerai les mots qu’il faut avec des zestes de Sacré. »
 « Bravo Basty, c’est bien les zestes ! »

 Les prières, c’est quand on a l’âme en feu, le Titanic au moment de sombrer, alors Sébastien compte improviser, chanter en yaourt à propos des animaux prisonniers dans les forêts, à propos des arbres brûlés vif et, même si les prières ont été inventées par des experts spirituels, Internet me donnera un p’tit coup de main, se dit-il !

 Mais, après une ou deux tentatives infructueuses, Sébastien dépose les armes, la prière, ce n’est pas son truc, et il se met à regretter les ex-hivers froids, les ex-giboulées en mars, les ex-Saints de glace au mois de mai, en s’interrogeant sur le Grand Décideur de cet incroyable chambardement caniculaire, au-delà de l’Arrêté préfectoral, mais même Internet n’a pas la réponse.