La fille de l’Émir

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

Vendredi 26 mars 2021
 

  Un magnifique vin du Val de Loire, des aiguillettes de canard, un dessert – secret de la maison –, les Sébastien au restaurant, comblés et insouciants. Juste après le café, madame Sébastien, en toute discrétion, prépare son pourboire. Elle a plié en quatre un billet de 20 euros(1), puis encore une fois en deux, et maintient à présent un carré de papier minuscule à l’extrémité de ses doigts principaux : le pouce, l’index et le majeur. A quelques centimètres, il y a la main en attente de Rémi le serveur, ayant la forme d’une soucoupe harmonieusement tendue.
  Monsieur Sébastien observe ce rituel, cet instant où le papier plié va passer d’une main à une autre, pour sanctifier le remerciement d’avoir été accompagné tout le long du repas, dans un p’tit coin isolé d’amoureux.
  
Ça le titille, ça l’agace, ce protocole du pourboire auquel il se sent étranger ! Fait-il partie de la catégorie de ces mauvais coucheurs qui se targuent d’affirmer que le service est compris dans le prix du repas ou de cette autre catégorie, qui se réfugie derrière l’alibi : « S’ils ont voulu tester ma générosité, ils ont gagné, mon Ego est clair à ce sujet et si ma femme s’y entend à gratifier les serveurs (entre autre son chouchou de Rémi), je fais partie de la société humaine  qui pense, ils ont fait le job, d’ailleurs, ils ne réclament pas ! »
  Et ça se défend !

  Monsieur Sébastien s’efforce, de parvenir à une impassibilité et à un détachement, sensés tenir à distance les griffures minuscules suscitées par ce cérémonial ; à la décharge de madame Sébastien qui maitrise à merveille la psychologie du pourboire ; « la fille de l’Émir ! », comme aime à la taquiner son mari. Maîtresse absolue de ce protocole, elle sait allumer le feu de l’émotion de l’âme, par le biais d’une générosité naturelle. Son geste est spontané et pourrait servir à enseigner l’art de la gratification à une kyrielle d’écoles de constipés du porte-monnaie, qui n’ont jamais osé ce don à l’autre, en gage de remerciement à la fin d’un repas. On la sent la patronne de la félicité de cet instant.

  Il est 22h30. Au restaurant, le dispositif de « l’Au-revoir » est en place : Rémi est accoudé au zinc, et un peu plus loin, légèrement en décalé,  se tient Nicolas, le chef de rang. Madame Sébastien s’approche du comptoir, tandis que son mari s’occupe de payer le repas.

  Le billet passe de la main de madame Sébastien à celle de Rémi, en toute discrétion, et il y a, de la part du serveur, cet ostensible signe de tête – signifiant l’émotion de l’amour retenu : « On se comprend tous les deux madame, juste en cet instant qui vaut tout l’or du monde », – sous couvert de cette formule sublimée de l’Au-revoir, en vogue dans la plupart des restaurants : « Une bonne fin de soirée, messieurs-dames !  Et prenez soin de vous ! »

  1. Information destinée aux lecteurs des siècles à venir, l’Euro était une monnaie en usage au début du XXIème siècle.