Mésaventures du regard

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

Lundi 11 janvier 2021

 

  Monsieur Sébastien entre dans le supermarché qui jouxte le lac de la Courance et fête son anniversaire. Des slogans commerciaux aguichants, où fleure bon le bonheur à l’égard du porte-monnaie de la ménagère annoncent des promotions à couper le souffle : « C’est VOTRE anniversaire ! » ou encore « La maîtresse de maison est notre REINE ! »
  Et chacune, chacun, d’empoigner son caddie avec confiance, avant de se faufiler à travers les rayonnages d’anniversaire.

  « Prenez votre temps ! », clame avec bonne humeur, le directeur à l’entrée du supermarché pour tenir la bride à cet enthousiasme général, « Il y en aura pour tout le monde ! »

  Rien que des paroles délicieuses !

 
Monsieur Sébastien perçoit chez les consommateurs un sentiment de détermination, comme si une même volonté animait leurs bras et leurs jambes, avec des arrêts, des impulsions vives à l’approche d’un rayonnage en fête. Il se met à les observer presque sans s’en rendre compte, son regard discernant une messe avec la foi de ceux qui ont flairé la bonne affaire. Je ne peux pas suivre leur rythme, se dit-il, tandis qu’il charge son panier d’un pack de soupes BIO (un mouliné de légumes), deux achetés, un offert.

  De fait, monsieur Sébastien est inondé de frissons. Il a le sentiment d’être en osmose avec ses frères humains, en l’occurrence, ici, les consommateurs d’une surface commerciale. Avec eux, il participe au même hymne à la  joie ; avec eux, il batifole ; avec eux, il a envie de danser ; envie de se mettre tout nu et de gambader à travers les rayonnages ; envie de hurler haut et fort un slogan révolutionnaire façon Che Guevara - quand une dame excitée, le heurte sans formuler la moindre excuse, faisant dégringoler son panier ; et ses soupes de s’éparpiller sur le carrelage du magasin, tandis qu’elle, royale (elle n’a rien vu), poursuit son chemin (caddie débordant de rouleaux de papier toilette), smartphone à l’oreille discutaillant avec un interlocuteur invisible.
  Sébastien la retrouve quelques minutes plus tard à la caisse, en attente de payer ses achats, derrière, Oh !, il le reconnaît, c’est Jean-Luc le tagueur du lac de la Courance, en costume de ville, une bouteille de champagne à la main, cadenas au goulot, signe pense monsieur Sébastien de la qualité des bulles.

  Défroqué de sa tenue de peintre, on dirait un civilisé réglementé par l’uniforme de ses habitudes, suivant le mouvement des clients de la surface commerciale. Au moment où il paye son champagne, Jean-Luc perçoit le regard de Sébastien posé sur lui. Il se retourne et là, se produit l’invraisemblable : le regard du tagueur-ingénieur de chez Google ignore celui de Sébastien.

  A la seconde, à la seconde même, un sentiment de rejet, composé de désillusion, jaillit du tréfonds de Sébastien. Il se demande à qui appartiennent ces yeux qui ont fait semblant de ne pas le reconnaître. Où sont passées les paroles gentillettes de la veille au bord du lac ? Cet échange verbal que Sébastien avait peut-être un peu trop idéalisé.

  Il regarde à nouveau Jean-Luc dans l’attente d’une transfiguration des mouvements de son visage, un sourire banal, signalant, « Excusez-moi, je ne vous avais pas reconnu… Ça roule depuis hier ? »

  Mais rien. Le tagueur paye et file, sans se retourner.

  Des caddies entourent à présent monsieur Sébastien perdu dans ses pensées. On lui demande de « se bouger s’il vous plait », parce qu’il gêne tout le monde. Il a le sentiment qu’il lui faut tout reprendre à zéro, jusqu’à ce qu’un frémissement ne renverse sa pensée en déroute : la prise de conscience que ses collègues du monde humain ne sont qu’un décor et cela produit en lui une exquise délectation : il se ressent avec l’âme salvatrice d’un Jonathan Livingstone le Goéland(1) planant au-dessus de ses frères d’ailes.

  1. Jonathan Livingstone le Goéland de Richard Bach