Estelle

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

Mercredi 4 novembre 2020

   

  C’est joli, un cimetière, sous le soleil d’automne. En Touraine, celui de Nazelles est flanqué de terrasses qui se superposent, des sortes de paliers, couverts de tombes récentes et coquettes, ou de pierres délabrées par le temps pour les plus anciennes.
  Monsieur Sébastien est à la recherche de la sépulture de sa tante Estelle.

  Il va et vient dans les allées - Non, ce n’est pas celle-ci ! -, épluche avec attention les noms gravés sur les monuments funéraires, les dates de passage de tous ces morts, rangés les uns à côté des autres, accompagnés d’une croix, d’une ornementation ou d’un bouquet de fleurs. Parfois, il y a une photo incrustée dans la stèle… On y voit un visage dans l’élan de la vie, ignorant l’heure à laquelle il quitterait le monde des vivants, batifolant, pourquoi pas, dans les instants post-photo à une joyeuse fête en compagnie d’amis. C’est sur ces réflexions, qu’il découvre la tombe de sa tante où elle repose en compagnie d’Alban, son mari, héros des Flandres1 et de Jean, son fils, poète de l’espace2 ; il est midi ou presque.

  Dans la mort, pense monsieur Sébastien, c’est l’idée que j’aime : le repos. Estelle avait, de son vivant, l’allure d’une gamine  centenaire. A Montlouis (commune proche de Nazelles), on avait fêté il y a trois mois de cela son centième anniversaire. Toute empreinte de gloire, elle avait soufflé les bougies d’un framboisier entourée des siens en une communion joyeuse où sa petite fille Gabrielle avait chanté, accompagné d’un pianiste, une musique douce composée de chansons nostalgiques.
  Avait-elle retrouvé, à ce moment précis, le chemin de sa longue vie écoulée ? Avait-elle rêvé, à cet enchantement à être encore, vive et pétillante ? En son cœur, s’était peut-être allumé une berceuse ou la bougie d’un chant originel.

  On la photographiait. Elle s’était mise à danser, reine d’un jour au royaume du bonheur absolu, avant que ne se dissipe ces instants de fête et que, quelques mois plus tard, son départ de la vie ne succède au triomphe de son anniversaire.

  Monsieur Sébastien, embrasé d’émotion, caresse la plaque tombale de sa tante. Où est-elle, désormais, se demande-t-il ? Une deuxième fête, tout aussi grandiose, avait environné Estelle lors de ses obsèques en l’église Saint-Symphorien de Nazelles. Les mêmes personnes que pour son anniversaire s’étaient donné rendez-vous. On lui avait dit au revoir avec la même ferveur. Sa petite fille Gabrielle avait entonné avec magnificence les chants lyriques d’un répertoire enthousiaste et, ce faisant, la beauté de la musique avait contribué à la survivance d’une part d’Estelle à se partager entre les accompagnateurs présents dans l’église.

  En quittant le cimetière entouré d’une forêt d’arbres aux couleurs automnales, monsieur Sébastien se dit qu’il faut laisser à la vie les coudées franches et nous irriguer selon son souffle rythmique. Nous sommes la vie, pense-t-il, en saluant une dame un bouquet de fleurs dans les bras, sujets de la vie, sujets humains plus précisément en regard à l’espèce à laquelle nous appartenons. Tout passe, se dit-il dans une acuité de pensée. Tout disparaîtra. Les tombes modestes comme les chapelles orgueilleuses. Seule la présence de l’Autre nous permet de vivre la fréquentation momentanée de notre passage terrestre.

1) Alban, héros des Flandres (voir dans la colonne de droite)
2) Jean, poète de l'espace (voir dans la colonne de droite)