Les marques rouges

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

Samedi 27 février 2021

 

 Après le flash d’information de huit heures, monsieur Sébastien s’assied devant son ordinateur et appuie sur le bouton d’alimentation. C’est un geste quotidien, aussi répétitif que le fait de touiller le sucre au fond de son bol de café. Il est de plus en plus lent le loustic, marmonne-t-il entre ses dents, faut vraiment que j’le change ! Néanmoins, les icônes s’installent une à une et il clique pour se connecter à Facebook(1) tout en terminant de boire son café.

  Hier après-midi, Sébastien a consigné sur son carnet : « L’état de santé lamentable des hêtres, bouleaux, pins, une cinquantaine de petits chênes moussus – j’en compte 53 –  du bois de Maurepas (certains ont des marques rouges, signe que les forestiers s’apprêtent à les abattre) est une catastrophe. Le bois est malade, a-t-il rageusement transcrit en lettres capitales et même surligné, on va droit dans le mur… C’est un jour de découverte et de désastre… »
  Un petit vent de révolution sage qui change tout sans rien changer, Allez Sébastien ! Va vite à la cuisine te refaire un café.

  Sur Facebook, monsieur Sébastien sait qu’il peut se confier virtuellement au sujet de la biodiversité avec 175 (pseudo Yvan, un Breton spécialiste des dolmens), avec 19 (Rebekka - prénom réel - une fille aux yeux pers ; sensible au maquillage appuyé) et avec 67 (pseudo Toto, un parisien ex-bouddhiste, ouvert finalement à un monde familier, doux et surtout généreux) ; amis virtuels d’essence écologique, si précieux !

  C’est tout bête après tout ce que j’ai à leur dire (il referme son carnet et écrit sur le réseau social) : « Bonjour les amis…Les arbres du bois de Maurepas sont en danger, ils ont soif, Petit Homo sapiens Basty (pseudo de monsieur Sébastien) les aime, qu’en pensez-vous ? »
  Les réponses de 175, 19 et 67 (Facebookiens confirmés) fusent !

  175 : « J’te sens fébrile le Basty ! Tes arbres doivent manquer d’eau… Cherche pas midi à quatorze heures… Rencarde-toi plutôt au sujet des végétaux… T’sais qu’on vit à la périphérie d’une boule de feu… Instruis-toi, la chaleur monte et gagne du terrain, ça peut les asphyxier…»

  19 : 175 a raison Basty « Arrête d’avoir les foies ! « Les arbres, c’est que du bois. Etaient là avant nous et sans vouloir philosopher, ils ont des ressources que tu n’imagines même pas… Alors, te fais pas de mal ! Contente-toi de relire La caverne de qui tu sais, si ça peut t’aider.

  67 : « Je vous ai lu les amis… moi, je suis un citadin prosaïquement écologique. Je n’aime pas la nature en vrai je dois le reconnaître. Il y a des insectes, on peut se faire piquer. J’aime plutôt le végétal à la télé avec une diagonale d’écran de 175, si vous voyez ce que je veux dire, images léchées de haute résolution, vive le Pixel ! Sinon les chemins des bois, merci beaucoup, je préfère les villes géométriques, avec un système de rues parallèles et perpendiculaires, comme à New-York ! Quant à tes feuilles de lierre Basty (merci pour l’info), Berck ! C’est plein de poussière et de moisi… Mais je ne suis pas le meilleur de tes amis pour te donner un avis objectif, tant je préfère m’intéresser à la méditation plutôt qu’à la biodiversité malmenée par qui tu sais ! »

  Etcetera de pensées prolifiques, sur les ondes virtuelles.

  Finalement, Basty relate à 175, 19 et 67 qu’il a enlacé un arbre à marque rouge, comme si c’était un être humain et l’a embrassé pour lui envoyer tout son amour et que cette énergie se propage le long de son tronc pour qu’il n’ait plus soif, jusqu’à l’arrivée de la camionnette des forestiers armés de leurs tronçonneuses.

(1) Information destinée aux lecteurs des siècles à venir, Facebook était ce que l’on appelait communément au XXIe siècle un réseau social.