CHARLES de Woodstock  

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

Jeudi 10 septembre 2020

  

   C’est décidé, monsieur Sébastien prépare son message à l’adresse de Charles, « Très cher Charles, je postule pour être votre 438ième ami facebookien et inutile de vous préciser que pour moi l’amitié est la reine des sentiments altruistes qui nous transporte vers l’Absolu et le nirvana des sages… Quelle chance ont vos amis de vous avoir, c’est magnifique votre répertoire amical et je ne peux que vous en féliciter ! Figurez-vous que j’ai une photo ancienne à la maison où nous sommes au festival de Woodstock le 16 ou le 17 août 1969, à moins de cinq cent mètres de la scène où Jimi gratte avec ses dents The Star-Spangled Banner. Si vous en avez conservé le souvenir, on étouffait, l’air était irrespirable, il y avait eu un orage, des trombes d’eau avaient laminé les corps saturés de musique et la plupart des braves Flower people avaient  pris la poudre d’escampette… Je n’en dis pas plus ! On aura l’occasion d’en reparler.
Avec l’espoir d’une réponse de votre part,

Sébastien.»

   L’instant d’après, face à l’écran de son ordinateur, il fait ce qu’il ne faudrait jamais faire, comparant la photo de Charles, fringant hippie de l’année 69 à celle des vestiges de sa bobine venue par le réseau social où il distingue un courageux catogan gris mal ficelé au bas d’une nuque qui s’évertue à dire, je suis encore là, s’il n’y avait malheureusement malheureusement, la brillance entre guillemets, de cette abominable tonsure au niveau de l’occiput. Le temps, en quelques décennies,  a écrêté la chevelure magnifique  de Charles, bouclée et soyeuse, longue jusqu’au milieu des épaules. Et puis, il se souvient que son ami d’antan avait les yeux aussi globuleux que ceux d’une grenouille et il faut rendre grâce au temps, qui a plutôt bien fait les choses,  harmonisant les plis du visage de Charles en un regard coquin qu’il ne lui connaissait pas. C’est ce globuleux des yeux qui avait irrité Sébastien lors du festival parce qu’il n’avait pas, selon lui, le déterminisme du regard éberlué d’un hippie, conforme à celui des 500 000 chevelus qui s’étaient aventurés jusqu’à Woodstock, jusqu’à ce spectaculaire champ de musique où explosés d’acide, se produisaient les Who, et autre Hendrix. On allait te le refaire le monde, vous allez voir messieurs dames, comme s’imagine le faire aujourd’hui le Facebookien, l’Instagramien ou le Twiteurien, d’époque à époque, cela va de soi.

   Dans son message Sébastien regrettait de ne pas avoir ajouté à l’adresse de Charles: C’est fantastique ces retrouvailles, on n’a pas changé d’un yota pas vrai, on est toujours des bons hippies. Seulement, il se méfiait d’un humour vite fait bien fait qui pourrait être mal apprécié et Sébastien reconnaissait au fond de lui-même, que le temps leur avait filé entre les pattes.

   Message de Charles en retour : « Vous devez confondre avec une autre personne monsieur, je ne suis jamais allé à Woodstock. Déjà, je suis peureux de nature, un mort de trouille si vous préférez, c’est pourquoi j’ai travaillé toute ma vie bien au chaud en tant que fonctionnaire d’Etat et là, avec Facebook, c’est mon heure de gloire si vous me comprenez, la revanche du petit, la revanche de celui que l’on ne voit jamais… et comme j’ai la phobie des classeurs étiquetés (je suis légufrulabélophile et dispose d’un classeur de 97125 étiquettes de fruits et légumes de tous pays), j’ai ouvert, il n’y a pas si longtemps celui des amis étiquetés, mais à ce sujet, même si j’ai les dents qui rayent le parquet, je fais en sorte de me la jouer modeste, n’étant pas le plus performant en ce qui concerne les collections d’amis. Toujours est-il, que je vous souhaite la bienvenue, vous êtes mon 438ième et c’est un honneur, je l’avoue, d’autant que vous me paraissez être un petit futé, doué d’imagination et à ce titre probablement un de mes meilleurs recrutements. »