L'appel des arbres

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

Jeudi 18 février 2021

 

    A l’approche de l’hiver, monsieur Sébastien a décidé d’observer attentivement les arbres. Sont-ils vivants, des êtres à part entière ? On a l’impression qu’ils somnolent en silence, sans jamais se plaindre. Peut-être conversent-ils à propos de la détérioration du système climatique. Où est passée la neige d’antan et ses flocons tourbillonnant dans un ciel mélancolique ? Les gelées à pierre fendre ! L’hiver n’est plus désormais que trombes d’eau avec des volumes  que les rivières ne parviennent plus à contenir. On n’a pas besoin de toute cette flotte, semble confier à monsieur Sébastien ce hêtre majestueux qui grandit dans son p’tit coin, tire-bouchonné de feuilles de lierre (il faudrait que l’Office national des forêts surveille la situation); cette frondaison sauvage est nuisible et finira un jour par étouffer ce colosse.
  
Un peu plus loin, poussent trois chênes entortillés (comme s’ils flirtaient, rassurés de grandir ensemble ; deux sont courbés, le troisième s’élève plus droit).

  Concentré, Sébastien consigne ses observations sur un carnet, « Pourquoi ces trois-là ont-ils décidé de pousser en petit comité ?… Lien social des arbres ?  L’Amour ? Les arbres s’aiment-ils ? Chez les hommes… non, écrivons plutôt… » 
  « Oh, Oh ! Il est beau notre bois ? »

  Sécateur à la main, s’approche l’oncle de Jean-Luc.

  «  Mon neveu m’a parlé de vous hier soir à l’apéro, paraît-il que vous auriez pique-niqué à la Courance avec madame dimanche dernier? »

  Impossible de fuir !

  « J’ai fini de débroussailler l’endroit, vous savez… on ne risque plus un feu de forêt, il est fier de lui le Bernard ! »

  Parlez-moi de moi, Ya qu’moi qui m’intéresse !

  « Vous n’y croyiez pas, avouez-le, à mon défrichage, quand vous m’avez vu l’autre jour, hein, avouez ! »

  Qu’il foute le camp !

  Monsieur Sébastien note sur son carnet : « Il faut distinguer les arbres en bonne santé et les arbres malades… en faire part à qui de droit. »

  « Il est écrivain ? »

  Faire abstraction d’un homme qui vous jacasse dans les oreilles est héroïque. Sébastien, mué dans le silence, griffonne encore : « Bébé peuplier dans les quinze ans… », tout en pensant : la difficulté que je ressens à communiquer avec cet olibrius vient du fait, qu’un fossé au fil des années s’est creusé avec mes semblables. Je les ai évités, je les ai fuis. Je me suis caché, isolé, jusqu’au jour où je me suis mis à les examiner de plus près (Monsieur Sébastien possède une intuition très claire, un jugement sain, de l’humour et le don de saisir très rapidement la nature d’une situation).
  Avec ce genre de spécimen humain (il a parfaitement reconnu l’oncle de Jean-Luc), on n’est pas sur la même longueur d’ondes, il me pense comme lui, ignorant (ce n’est pas de sa faute non plus) que ma vision du monde a depuis belle lurette évolué.

  Jaillissement d’une pensée salvatrice, Sébastien sait qu’il peut astucieusement écarter le béotien en formulant des « Oui-oui », des « C’est sûr ! » ou des « Absolument ! », expressions extraites du répertoire de l’échange communautaire basique, car là, tout de suite, il veut poursuivre son enquête relative aux arbres du bois de Maurepas et qu’on lui foute la paix, nom de Zeus !

  « Zaimez-les-zarbres comme moi ! On aime tous la nature aujourd’hui… Ya pas plus vrai 
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Oui-oui !
  L’oncle de Jean-Luc fait cliqueter son sécateur et, d’un seul coup d’un seul, se met à découper un buisson de fougères : « Celui-là m’avait échappé l’autre jour… mais on ne l’a fait pas à Bernard! 
  - 
C’est sûr !
  Accroupi, il taille les fougères oubliées, se plaint de ses rhumatismes, les racines étaient profondes, il se relève, les yeux éperdus, « Ouf ! 
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Absolument !