Rêveur et Malicieux

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

Lundi 30 mai 2022

 

 Monsieur Sébastien dispose les deux Bouddhas, deux statues mignonnes et tout, sur les jardinières qui bordent sa terrasse ; un achat coup de cœur, il en est tombé amoureux alors qu’il allait chercher des géraniums au magasin de jardinage Truffaut. Ils l’attendaient, entre des arbustes à fleurs et un rayonnage de pagodes. Là, il les contemple, vous serez bien comme ça, pas trop loin l’un de l’autre, et interdit de se chamailler.

 Le premier Bouddha a l’air coquin. S’il vivait pour de vrai, il ne faudrait pas lui en promettre. On perçoit dans son regard la vivacité spirituelle d’un grand méditant que confirme sa bouche polissonne en forme de virgule. Autour de son cou, il porte un collier Mala avec son chapelet de graines, probablement, s’il n'était pas de pierre, il l’utiliserait pour réciter des Mantras !

  C’est décidé, Sébastien l’appelle Malicieux, et il file à la cuisine chercher une bouteille d’eau pour lui en verser quelques gouttes sur le crâne… « Je te baptise, tu seras Malicieux ! A la vie à la mort ! »
 Monsieur Sébastien est toujours un peu époustouflé par ses trouvailles en matière de formules symboliques !


  « Tu as acheté tes géraniums Basty, tu en as trouvé des beaux chez Truffaut ! », la voix mélodieuse de madame Sébastien terminant ses peintures de guerre résonne quelque part dans la maison.

  « Ne t’inquiète-pas !

   - Bon ! »

  Le visage illuminé, il les dévore du regard. Il se ressent comme un papa, même s’il en a bien conscience, leur papa originel est probablement un artisan d’Asie, tout là-bas, de l’autre côté de la Terre.

  Le deuxième Bouddha, la main posée sur sa bouche est en pleine méditation, à la manière du penseur de Rodin et monsieur Sébastien décide de l’appeler tout simplement Rêveur.
 Une vague de bonheur le surnage, des larmes s’écoulent le long de ses joues, il aurait envie que la vie s’arrête dans l’ivresse de ces instants.

   Qui était Bouddha, se demande-t-il ? Non, Sébastien, tu n’iras pas chercher une explication vaseuse sur Internet, tu te contenteras de tes impressions, il était comme toi le Bouddha, un homme venu d’une femme, alors accoudes-toi plutôt à la beauté de Rêveur et Malicieux, tu l’as à disposition, il te suffit d’ouvrir les yeux sur tes jardinières où ils habitent désormais en compagnie de tes géraniums, de tes rosiers à petites fleurs, ta bande de pétunias multicolores et ton petit sapin des Vosges.

  La nuit suivante, Sébastien se lève en faisant attention de ne pas réveiller madame Sébastien. Non, elle dort paisiblement en faisant un léger ronronnement, signe d’un endormissement profond.
  Il est trois heures du matin, le voilà sur la terrasse, proche de ses jardinières.

  Le ciel a deux étoiles visibles à ce moment ; Saturne et Vénus. Quelques rayonnements de lune chatoient le visage de Malicieux ! Comme tu es beau mon Malicieux ! Quant à Rêveur, il est dans une zone d’ombre et ne capte que quelques lueurs fatiguées. 

  Monsieur Sébastien pense à son âge, à ce jour où il sera mort, mais Malicieux et Rêveur seront toujours là, jusqu’à leur usure finale, car la pierre s’émousse moins vite que la chair humaine. De ce côté-ci de la Terre, il se dit que le monde des espèces se reposent. La magie de la nuit diffuse à Sébastien une pensée à l’alchimie étrange : Ils seront désormais mes deux fils et, à chaque seconde égrenée de mon existence, j’aurais le loisir de venir les contempler.