Les peintures de guerre

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

 

Lundi 12 avril 2021

 

  Comment décrire ces milliers et milliers de campagnes en boîte, ces attrape-couillons pour avoir bonne mine, ces « séances maquillages « morning » de madame Sébastien, selon les vocables d’un lexique aussi indéchiffrable que les hiéroglyphes de Champollion ? Monsieur Sébastien se garde bien de le faire, même s’il lui arrive d’observer sa femme à dérobée, alors qu’elle est assise à sa coiffeuse, les yeux face au miroir ou de trois-quarts, la tête légèrement relevée, s’activant à la réalisation de ce qu’elle appelle ses « peintures de guerre » ; il se perd dans l’embrouillamini de ce réseau esthétique, même si ce matin, il dénote dans le geste du pinceau de son épouse, un brin d’énervement, oh un petit rien du tout, qui dérange la rituelle séance de maquillage.

  C’est qu’il y a eu, un peu avant le réveil de madame Sébastien, ce rêve cauchemardeux auquel elle ne s’attendait pas, aussi a-t-elle décidée face à son miroir, que ce serait aujourd’hui une journée moins poudrée. Elle se composerait un visage, qui ne tricherait pas à propos de son humeur, qu’elle sensibiliserait avec un infime rouge des joues ou la virgule moins incisive de l’eye-liner, jusqu’à cette idée lumineuse qui lui vient à l’instant : Embuer d’un nuage bleu-nuit ses paupières afin de marquer le côté morose de son état d’âme, en faisant attention à la dissonance, même si la clé de voûte de son maquillage demeure le ressenti sensuel d’un rouge à lèvres vermillon.
  A la suite du cauchemar, elle a eu de grands gestes dans son lit et a poussé de petits cris, mais c’est déjà du passé et, un peu chafouine, elle range dans un tiroir sa palette aux vingt teintes de fard.

  Monsieur Sébastien a bien noté l’état d’âme matinal de sa femme. Il en connaît la suite par cœur. Une fois l’attirail de peinture remisé, vont se déployer les ressentiments de mal être dont il est le réceptacle, aussi file-t-il, sans demander son reste, respirer les belles odeurs du bois de Maurepas. Il va jusqu’à une petite bande de hêtres (qu’il aime comme des amis) et discute le bout de gras avec celui dont il a décrété qu’il en était le chef : « Julius, mon frère ! En dehors de tes plaisantes senteurs humides, ce que j’aime le plus en toi, c’est ton silence, semblable au mien, n’est-il pas après tout notre vrai logis, un art qui exclut les paroles ou les garde en réserve. Tu en penses quoi des attrape-couillons de la fille de l’Émir ? »
  Mais Julius, joli hêtre d’une trentaine d’années à l’écorce toute lisse a plutôt l’œil végétal, occupé par l’équilibre de la biodiversité.

  Il y a un petit coup de vent dans le bois, le feuillage des arbres se met à bruisser et vient à monsieur Sébastien une pensée chargée de sens. Il tapote comme pour le remercier son hêtre favori parce que lui vient l’idée qu’il y a deux madame Sébastien : Celle de la nuit au visage dénué d’artifices, et celle du jour qui se cache derrière ses fameuses peintures de guerre.

  « Je te laisse Julius, merci de m’avoir éclairé, je rentre de ce pas à la maison. »

  Et le soir, après le film à la télé, c’est en sens inverse la sarabande des cotons démaquillants, enlever les impuretés, nourrir la peau durant la nuit avec la crème Machin-Truc qui matifie le visage de madame Sébastien pendant le sommeil, pour qu’au petit matin, sa jolie frimousse, en quête d’artifices, soit prête à un nouveau rendez-vous devant le miroir.