La ménagerie

Monsieur Sébastien

" J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées." Jorge Luis Borges 

 

Lundi 21 juin 2021

 

   Sur la housse de couette, au niveau des taies d’oreillers, Tipitinous est calé contre Gros Penous. Cela fait dix-huit ans que madame Sébastien les a achetés tous les deux chez Couleur du Monde, une grande surface à Maurepas, où l’on peut dégotter les objets d’une bimbeloterie à vous couper le souffle pour trois francs six sous. Mais c’est surtout le coin peluche du magasin, son petit coin à elle, « sa caverne d’Ali Baba », qui l’affriole. Sur la housse de couette, Tipitinous et Gros Penous (fabriqués en Chine et venus directement d’Asie en porte-conteneur) ont pour voisins Mainick (peluche bio lapin), Douceur (peluche bio renard) et Panthère noire, chaque peluche ayant sa place attitrée.
  Vers le milieu du lit,  sur un coussin rose à l’effigie d’Audrey Hepburn (?), il y a une deuxième panthère dont monsieur Sébastien n’a pas retenu le nom. Surplombant le rebord du lit, côté oreiller, il y a aussi Lilas (une gazelle blanche, cadeau des fêtes de Noël, parce qu’elle a fait un achat supérieur à 100€). Eparpillés, au petit bonheur du placement du matin (une fois le lit aéré et fait), on trouve le reste de la ménagerie : Petit sac, Rayé, Petit tigré et Loucheur.

  Nous sommes dans l’univers de madame Sébastien où il ne faut surtout pas confondre Mainick avec Lilas ou vice versa, car chacune des peluches a sa vie personnelle, et monsieur Sébastien en est parfois bouche-bée, même s’il en a l’habitude.
  Comment a-t-elle inventé des noms aussi charmants?

  Sans vouloir jouer les intellectuels rabat-joie, Sébastien a bien compris le principe des pulsions imaginistes qui nous dépassent. Au moment où l’on s’y attend le moins un ou deux millions de neurones envoient des messages par impulsion bioélectrique et l’imaginaire de madame Sébastien n’a pas échappé à ces stimulus au moment où elle épluchait tranquillement des légumes pour la soupe ou était concentrée (« en peintures de guerre ! ») devant sa coiffeuse. Ainsi une peluche anonyme achetée sur un coup de cœur à Couleur du Monde, s’est retrouvée baptisée Petit tigré !  « Avec tes rayures, tu es joli, tu seras Petit tigré ! »

  (Qu’on le veuille ou non, tout est électrique dans l’imaginaire, monsieur Sébastien s’est renseigné sur Internet).

  La nuit, les peluches dorment regroupées (un peu en tas) au pied du lit, sur la moquette, entre la coiffeuse et une armoire paysanne et au matin, hop !, « Debout là-dedans ! »
  Madame Sébastien les dispose sur la couette en leur parlant avec des petits mots. Elle leur parle comme si elles étaient des personnes vivantes et libres de leur vie, comme si la housse de couette était leur paradis terrestre avec des aventures. « Tu as bien dormi Mennick, tu n’es pas allé embêter Loucheur comme d’habitude, il n’est pas beau avec ses yeux, mais on l’aime, il faut aimer tout le monde. »

  Ce matin, Tipitinouss, Lilas et Petit sac passeront à la machine à laver (programme Mix rapide à 30°) avant de se retrouver sur le sèche-linge, une pince à l’oreille. « Vous vous êtes tous salis cette nuit, qu’est-ce vous avez fait en cachette quand maman se repose ? »

  Seul Gros Penous est dispensé de machine à laver, à cause de sa taille, il ne rentre pas par le hublot, et madame Sébastien lui fait sa toilette dans la baignoire.

  Elle les aime ses peluches et leur octroie des regards plein d’amour, mais aujourd’hui, elle n’a qu’une hâte, c’est de filer chez Couleur du Monde (elle s’était donné la nuit pour réfléchir), acheter en promotion (pourvu qu’elle y soit encore), une peluche tortue géante Lucie plus vraie que nature.