La Dédicace

Chronique d'Armand B. 

  "Ce ne sont pas les choses que je juge les plus importantes à noter qui figurent sur ce cahier, mais celles, qu'à de trop longs intervalles, il me prend la fantaisie ou le désir de fixer. Si j'avais plus de complaisance pour moi-même et mes pensées, si je m'appliquais comme tout bon littérateur à ne 'rien laisser perdre', je couvrirais bien une de ces pages par jour." Charles Vildrac in Pages de journal.

Lundi 29 août 2022

 

  Pour faire simple, je m’attarde souvent dans les boutiques de vieux livres de Paris, boutiques que je fréquente souvent ou que je découvre par hasard au cours de mes promenades. J’y laisse la plupart du temps quelques euros pour une occasion, parfois une rareté. On comprendra que mes lectures ne se font pour ainsi dire que par des ouvrages de seconde main ; ces mains dont j’ignore tout, si ce n’est parfois le nom de leur propriétaire inscrit sur la page de garde pour marquer leur territoire ou encore mais plus rarement dans la dédicace de l’auteur ou d’un ami. Mais ces noms d’individus qui ont ouvert ces livres, feuilleté leurs pages, les ont tournés, ont souligné leurs phrases, restent pour moi de parfaits inconnus qui ne peuvent éveiller l’émotion d’une réminiscence.

  Lors d’une de ces visites chez un bouquiniste, je traînais entre les étagères et les tables en quête d’un désir de lecture. Le libraire avait une voix qui portait sans qu’il n’essaye de l’atténuer. Il se tenait derrière son bureau qui lui servait également de caisse et où trônait un carton de livres. Sur le côté d’autres cartons semblables attendaient. Il expliquait à un ami installé à ses côtés qu’il venait d’acquérir une bibliothèque familiale dont le propriétaire était récemment décédé à un âge où on ne peut plus avoir de regrets. Le libraire s’étalait sur la qualité et la rareté des ouvrages de ce lot. Une bonne affaire… Il se chargeait en personne de les trier et d’évaluer leur prix avant de les exposer en rayons ou, si leur valeur était conséquente, les proposer dans son catalogue. Il précisa à son visiteur que les volumes étaient pratiquement tous dédicacés au défunt. Tout en parlant de sa voix claironnante, il retirait du carton les ouvrages les uns après les autres, ouvrait leurs pages, inspectait la reliure (ils étaient pratiquement tous reliés), vérifiait si une dédicace figurait en page de garde et, si c’était le cas, la montrait à son visiteur avec un commentaire dont je pouvais clairement entendre les termes. Il était intarissable. Dans la boutique nous étions trois clients potentiels sans compter le visiteur qui avait le privilège de participer à la fouille de ces trouvailles. Nous n’avions pas à tendre l’oreille pour entendre les remarques et exclamations du libraire dont la voix portait de manière naturelle. D’ordinaire dans les lieux où les livres sont maîtres de l’espace, un silence pour ainsi dire religieux règne. On ne dérange pas les mots imprimés par des éclats de voix, les textes reposent sur les pages en paix, seuls les yeux peuvent les déranger pour une lecture. Il est donc coutumier de s’y exprimer par des chuchotements vite étouffés.  Dans la librairie de ce Monsieur ce n’était pas le cas, sa voix tonnait, faisait trembler sous nos yeux les lignes que nous parcourions, brouillait les mots sur la page. Impossible d’émettre comme il arrive dans les bibliothèques un « Chut » retentissant pour faire taire le perturbateur. Nous étions dans son antre ! Agacé, je m’éloignai du couple fouineur et m’arrêtai devant une étagère. Lorsqu’après un silence tendu jaillit une exclamation du libraire une sorte de Nom de Diou. Je me souviens que sa voix était tremblante d’émotion. Après un silence à nouveau tendu le libraire répéta à plusieurs reprises « J’y crois pas ! » Je m’étais légèrement retourné, il montrait incrédule à son visiteur la page de garde d’un livre puisé dans son carton en réitérant son « J’y crois pas ! » J’épiais le moment où il commenterait sa surprise, mais pas un mot ne suivit. Les deux hommes fixaient la page où se trouvait le motif du « J’y crois pas ! », puis se sont regardés un long moment dans les yeux pour que s’écoule leur ébahissement. Il était clair qu’ils se trouvaient devant une dédicace assez rare, voir exceptionnelle, un trésor de bibliophilie. Instinctivement je me rapprochais à pas de crabe de la table où les deux hommes momentanément momifiés attendaient que le charme se brise. Je guettais une parole qui m’éclairerait sur la dédicace rare que les deux hommes contemplaient, mais, sans doute, jaloux de leur secret ils gardaient à présent le silence et j’étais bien trop timide pour venir insérer entre eux mon indiscrétion. Je les vis ensuite se diriger vers l'arrière-boutique et disparaitre en emportant le précieux livre. Allaient-ils s’agenouiller devant un tabernacle sur lequel ils auraient déposé le rare ouvrage pour remercier une divinité quelconque de ce don ? Je l’ignore.

  Hors de la boutique, je me retrouvais comme bafoué, exclu … je ne désirais pas cet ouvrage mais simplement assouvir ma curiosité.

  Dans bien des situations, il nous reste la faculté de laisser libre cours à notre imagination. C’est à elle que je confiais cette énigme, elle s’en donna à cœur joie.