Quartier Libre

Chronique d'Armand B. 

  "Ce ne sont pas les choses que je juge les plus importantes à noter qui figurent sur ce cahier, mais celles, qu'à de trop longs intervalles, il me prend la fantaisie ou le désir de fixer. Si j'avais plus de complaisance pour moi-même et mes pensées, si je m'appliquais comme tout bon littérateur à ne 'rien laisser perdre', je couvrirais bien une de ces pages par jour." Charles Vildrac in Pages de journal

Lundi 11 janvier 2021

 

L’escalier de la Butte Bergeyre

  Elle est apparue comme ça l’image. Par surprise, sur l’écran d’une salle de cinéma : une vue de l’escalier qui monte de la rue Manin à la Butte Bergeyre. Un lieu, pour moi, perdu de vue, oublié depuis des lustres. Il a surgi devant moi comme un personnage de mon passé qui n’a pas vieilli. Il s’est dressé en vieux complice d’une époque révolue. Il irait jusqu’à me tapoter l’épaule, heureux de me revoir. Cette retrouvaille se produisit pendant la projection de La Nuit venue[1]. L’héroïne (Camélia Jordana) traverse Paris assise sur le siège arrière d’un Uber. La capitale – by-night – défile : lieux touristiques illuminés, le pont au Change, le Châtelet, les boulevards ; puis la Mercedes – le Uber – pénètre rue Manin, roule un moment et s’arrête devant le 17 et l’escalier de la butte Bergeyre. Je ne l’avais pas revu depuis au moins une vingtaine d’années. L’héroïne gravit les marches sous le regard du jeune chauffeur (Guang Huo) au volant de la Mercedes. Il était devant moi, l’escalier que j’ai si souvent grimpé, parfois (souvent) ivre pendant que, conscient de mon état, il m’encourageait : « Tu y es presque… encore un dernier effort…  plus que quelques marches… » J’habitais une petite rue sur la butte. En sortant du cinéma, j’ai bien pensé à aller, les jours prochains, en pèlerinage dans mon passé sur ce lieu oublié. Appuyer d’une pression nostalgique sur ce vestige de ma mémoire.   

  Pour la petite histoire, l’escalier menait, au début du siècle dernier et bien avant la construction des immeubles de la rue Manin et de la Butte Bergeyre, au parc d’attraction les Folles-Buttes qui dominait Paris et s’étendait sur 50.000 mètres carrés, avec ses toboggans géants, un music-hall et un cinéma champêtre. On pouvait voir, sur ce terrain de jeu, s'épandre les enfants de Belleville et de la Villette.    

  De mes souvenirs de ce lieu, l’un d’eux me dresse encore les cheveux sur la tête ou du moins – car je n’ai jamais vu mes cheveux se dresser sur ma tête – me provoque un effroi qui abaisse mes paupières et serre mes dents : je revenais des Buttes Chaumont où je venais de promener mon oisiveté comme un chien de compagnie qui aurait l’avantage de ne pas faire ses besoins ni dans les allées de Chaumont ni sur les trottoirs de la rue Manin. Avant de grimper l’escalier de la butte, je fumai tranquillement une cigarette, non pour reprendre ma respiration mais pour lui donner de quoi expectorer dans la montée. Deux enfants d’environ huit ans se poursuivaient sur les marches, le garçon chemise blanche et short marine, la fille en robe couleur grenat. Leur ballet sur les marches grises avait quelques charmes. J’étais séduit. Puis ils passèrent en se poursuivant sous la rambarde et se tenaient sur l’espace entre celle-ci et le vide, un espace de quatre-vingts centimètres de large. Leur position m'inquiéta et je guettai anxieux leurs jeux sur ce périlleux espace. Ils se chamaillaient encore. N’y tenant plus, je poussai un cri. La tête dans leurs jeux, le garçon surpris par mon appel eut un élan de fuite vers le vide que miraculeusement il stoppa net. Il me jeta un regard d’enfant pris en faute et se glissa avec sa jeune compagne de jeux sous la rambarde pour revenir en sécurité sur les marches. Ensemble ils se précipitèrent en riant vers les hauteurs de Bergeyre. Les couleurs de leurs vêtements dansaient comme des pétales détachés. Leurs têtes se tournaient parfois vers moi pour vérifier ma position et le peu de chance que j’avais de les rattraper. La cigarette suspendue entre mes doigts, je les regardai hébété disparaitre de ma vue. Je restais planté au sol comme un clou après un premier coup de maillet. Mon appel aurait pu se solder par la chute du petit corps dans le vide. Lorsque j’eus la force de grimper l’escalier, je le fis lentement, fermant les yeux pour chasser l’image du drame qui n’avait pas eu lieu mais qui déjà se construisait et se défaisait dans mon esprit. En arrivant au point où les enfants se trouvaient avant mon appel, je jetai un coup d’œil d’effroi sur le vide et la petite cour où il aboutissait.

  Je ne pouvais en sortant de chez moi éviter l’accès de la rue Manin. Longtemps je le descendis ou le montai avec terreur. Si à l’approche j’ententais des rires d’enfants, je faisais demi-tour et retardais ma sortie vers les Buttes Chaumont. Mon oisiveté, pour ses besoins, pouvait attendre.


[1] La Nuit venue film de Frédéric Farrucci (2019)