Quartier Libre

Chronique d'Armand B. 

  "Ce ne sont pas les choses que je juge les plus importantes à noter qui figurent sur ce cahier, mais celles, qu'à de trop longs intervalles, il me prend la fantaisie ou le désir de fixer. Si j'avais plus de complaisance pour moi-même et mes pensées, si je m'appliquais comme tout bon littérateur à ne 'rien laisser perdre', je couvrirais bien une de ces pages par jour." Charles Vildrac in Pages de journal

Vendredi 29 janvier 2021

 

Guerre et paix

Je m’étais éloigné de Paris une dizaine de jours. Je revenais d’une ville de province comme il y en existe beaucoup : centre-ville historique autour d’une place commerçante où dominaient les établissements bancaires et, à la périphérie, la banalité des villas et une église boudeuse.

J’étais heureux de retrouver mon quartier, même si, autour de la gare de l’Est, les barrières vertes et grises des travaux rendaient labyrinthiques les voies et les trottoirs. Morceaux d’un mécano jetés en désordre le long de trous béants ou de surfaces attendant le goudron – peut-être les pavés – de leur finition. Des grues s’élevaient avec prétention, jusqu’à nos septièmes étages. Des bulldozers avaient l’arrogance de chars d’assaut.

Je crains toujours lorsque j’aperçois la présence de chantiers dans Paris, que l’on ne défigure une parcelle de mon décor. Je préfèrerais, à la place de ces hommes casqués et munis de pioches, de pelles et d’autres outils massifs, voir, pour réparer mon Paris, des hommes en blouses blanches caressant la pierre d’un pinceau ou d’une pointe fine comme le font les restaurateurs d’œuvres d’art. Mais c’est sans délicatesse qu’on martèle la terre parisienne, délogeant ses pavés comme le ferait une horde de chiens truffiers.

Autour de ce chantier, les façades des boulevards de Strasbourg, de Magenta, se tiennent à l’écart avec l’appréhension d’être associées à la furie rénovatrice. Les quelques badauds, assis aux terrasses des cafés accolés le long des travaux, semblent des sentinelles prêtes à donner l’alarme si quelque ouvrier s’avançait de manière trop menaçante vers les murs de la ville. Les bus, cherchant une issue dans ce dédale, ont l’allure de convois chargés de fuyards venus embarquer dans les derniers trains de la gare de l’Est pour des villes épargnées par les combats.

Tout cela dans un vacarme indescriptible : marteaux-piqueurs frénétiques, klaxons anarchiques, sirènes assourdissantes, bennes vomissant leurs gravats. Et lorsque les cloches de Saint-Laurent tentent quelques notes apaisantes du haut de leur clocher, elles ne trouvent aucun espace pour s’exprimer et se taisent comme la voix d’un prisonnier épuisé par ses puérils appels à l’aide.

Dans mon quartier où sont implantés plusieurs hôpitaux : Saint-Louis, Lariboisière, Fernand Widal, les voitures d’urgence circulent fréquemment. On les entend venir de loin. Dans le vacarme actuel de guerre de tranchées que se livrent les hommes devant la gare de l’Est – préférant le cœur de Paris aux vallées de la Somme et de la Marne –, ces véhicules d’urgence donnent l’impression d’extraire les blessés de cette guerre du pavé, l’un la jambe arrachée par un obus, l’autre simplement touché au front par une balle pointée sans habilité – heureux les mal-voyants des guerres, combien de vies ont-ils épargnées. Ils traversent les boulevards de Magenta, de Strasbourg au plus vite, pour aller déverser les chairs meurtries dans leurs hôpitaux de campagne.  

Aussi loin que ma vue porte, s’étend le spectacle des travaux en cours qui balafrent le boulevard, balafres masquées par les barrières vertes et grises, pour éviter aux curieux des haut-le-cœur.

Enfin je pouvais espérer que bientôt tout cela ferait place nette. Bientôt claironnerait l’armistice des fins de chantier.

J’étais malgré tout heureux de retrouver Paris – Paris martyrisé ! – et pendant cette période, il m’arrivait de sortir la nuit, lorsque plus un seul ouvrier n’était visible, pour trainer dans les décombres. Seules quelques voitures traversaient dans un bruit étouffé de pneus sur ce qu’il restait de chaussée. Je marchais là comme sur un champ de bataille à un moment où la guerre reprend son souffle. Si je croisais un corps allongé au sol, un de ces corps de miséreux lesté d’ivresse et de tourments, j’imaginais un cadavre abandonné par ses compagnons dans la hâte du repli. Je devenais un éclaireur à la recherche d’un survivant. J’étais à l’affût du moindre râle qui me mènerait jusqu’à l’un d’eux, mais je n’entendais que les grognements d’âmes de créatures, le dos calé contre un mur ou ce qu’il restait d’un abribus. Si je m’approchais, elles m’apostrophaient dans l’espoir d’une pièce ou d’une cigarette. La blessure qu’elles portaient saignait ailleurs que sur leur corps et si elles survivaient, c’était à un autre massacre, celui qui laisse en rade les sacrifiés des temps modernes.

Sur le fronton de la gare, assises au sommet, les statues de pierre de Verdun et Strasbourg regardent ce massacre sans détourner les yeux. Elles ont en vu d’autres.