Quartier Libre

Chronique d'Armand B. 

  "Ce ne sont pas les choses que je juge les plus importantes à noter qui figurent sur ce cahier, mais celles, qu'à de trop longs intervalles, il me prend la fantaisie ou le désir de fixer. Si j'avais plus de complaisance pour moi-même et mes pensées, si je m'appliquais comme tout bon littérateur à ne 'rien laisser perdre', je couvrirais bien une de ces pages par jour." Charles Vildrac in Pages de journal

Jeudi 5 novembre 2020

Faits Divers

  On rencontre souvent à Paris, creusées dans les façades, des rues étroites, des rues pavées, éclairées la nuit d’une luminosité jaunâtre qui semble venir de lampes à pétrole. La rue Guisarde est l’une d’elles. Malgré ses vitrines de restaurants modernes, elle garde son aspect de rue populaire du vieux Paris. Ces rues où vivait, au début du siècle dernier, une population d’ouvriers et de désœuvrés ; des rues qui gardent la mémoire de la capitale. J’imagine la justice décrétant, un jour, pour une raison obscure, de boucler du ruban rouge et blanc des services de la criminelle la rue Guisarde et d’ordonner à une brigade de la Scientifique d’investir le lieu. Des hommes en combinaison blanche, gantés et masqués, recueilleraient dans des sacs en plastique aseptisés les indices des événements passés et encore présents dans les strates du temps. Au cœur du quartier Saint-Sulpice les faits divers étaient (sont) fréquents. Peut-être retrouveront-ils les traces laissées par Louis Effinger, jeune homme de 17 ans au nom oublié qui, un soir de décembre 1896, en sortant d’un bal de cette rue Guisarde, tint le pari fou – ce type de pari dicté par les démesures de l’alcool –, d’empêcher quiconque de traverser par cette rue. Muni d’un poignard, il se plaça dans un premier temps à l’angle de la rue Mabillon dans l’attente du premier quidam venu. Le hasard choisit Hippolyte Moreau, cantonnier de son état, et le mena jusqu’au jeune Louis Effinger qui, sans un mot, lui porta au visage un vilain coup, un coup si violent qu’il lui transperça, dit-on, les deux joues. Aussitôt Louis Effinger se précipita à l’autre bout de la rue Guisarde pour en défendre l’entrée côté rue des Canettes et attaquer un second individu, Barthélémy Potron, balayeur, à qui il creva tout naturellement (sic) un œil et lui trancha au passage une partie du nez. Plusieurs personnes réussirent à maîtriser l’agresseur qui réclamait à tue-tête, dans un état de démence que le diable ne tenait même plus à cautionner, le gain de son pari. Ce n’est là qu’un fait divers dont on trouve la trace dans les quotidiens des 29 et 30 décembre 1896, sous les titres de Jeune brute, pour La Libre Parole ; Jeune misérable pour Le Matin et Le Soleil ; Jeune bandit pour Le Journal ; Les Sauvages de Paris pour La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, etc. Cette anecdote m’est revenue en mémoire un soir en sortant, accompagné d’une amie, d’un restaurant de la rue Guisarde. Instinctivement, je jetai un coup d’œil vers la rue des Canettes et celle de Mabillon comme si je craignais de voir resurgir le fantôme du jeune Effinger. Je n’avais pas raconté le fait divers à ma compagne. Il régnait rue Guisarde une ambiance festive à cette heure mais quelques antennes en moi captaient le sombre passé de cette vieille rue parisienne. Pour me distraire du souvenir de ce drame, je m’arrêtai devant la vitrine Au Plat d’Étain et contemplai les figurines de plomb des soldats et maréchaux napoléoniens qui garnissent ses étagères, mais aussi celles des fantassins et généraux de guerres plus récentes. La boutique existait lorsque Louis Effinger courut vers la rue des Canettes pour agresser un jeune employé communal qui partait à son travail et maudissait (déjà) le destin de lui offrir si peu pour subvenir aux besoins de sa famille. Mais ces soldats de plomb armés jusqu’aux dents restèrent figés de stupeur en apercevant la silhouette disloquée de folie traverser leur paisible rue. Le plus tragique dans ce fait divers est que notre jeune brute... sauvage... misérable, comme on voudra, neuf ans après les méfaits de la rue Guisarde – sa peine de détention sans doute accomplie – se rendit chez sa mère rue Petit, pour lui réclamer de l’argent. Elle n’en possédait pas ou ne voulait pas entretenir ce fils indigne à ses yeux. Pris de rage, le jeune Louis Effinger lui fracassa tout bonnement une chaise sur la tête et les os du dos avant d’être maitrisé par des voisins alertés par les cris de la pauvre femme. C’est curieux, vous ne trouvez pas, ce mépris du mobilier d’intérieur qu’entretient notre jeunesse.

  Ce soir-là, au bout de la rue Mabillon, quelques cierges éclairaient les vitraux de l’église Saint-Sulpice. Pour qui donc priait-on ?