Quartier Libre

Chronique d'Armand B. 

  "Ce ne sont pas les choses que je juge les plus importantes à noter qui figurent sur ce cahier, mais celles, qu'à de trop longs intervalles, il me prend la fantaisie ou le désir de fixer. Si j'avais plus de complaisance pour moi-même et mes pensées, si je m'appliquais comme tout bon littérateur à ne 'rien laisser perdre', je couvrirais bien une de ces pages par jour." Charles Vildrac in Pages de journal.

Samedi 8 mai 2021

Chez Walczak

Je me souviens de Chez Walczak, rue Brancion, face au marché du livre ancien dans les abattoirs désaffectés de Vaugirard, un bistrot fréquenté le week-end par des bouquinistes et des bibliophiles. Sur les tables les livres traînent entre les verres. Des mains feuillettent les ouvrages déjà passés entre d’autres mains, avant de saisir leur verre d’alcool. Je m’étais lié d’amitié avec un duo de bouquinistes improbables, ils vendaient la littérature avec la même âpreté que du café de contrebande. Nous allions Chez Walczak dépenser la maigre recette de leur petit commerce. Walczak (Yanek) était un ancien boxeur, champion de France poids welters en 1948 ; en février de la même année, Marcel Cerdan, dans le championnat de poids moyens cette fois-ci, l’envoie K.O. à la 4e reprise. Sur les murs du bistrot et les vitres de la devanture, des coupures de journaux, des photos le montrent en posture de combat, ou souriant les bras levés en signe de victoire. En 1951, après un dernier combat perdu par K.O. à Liège contre Sugar Ray Robinson, il raccroche les gants et achète, à des Corses, le débit de boissons de la rue Brancion. Il mourut derrière son comptoir d’une attaque cardiaque, ultime uppercut qui l’expédia dans les cordes de la finitude.

Un dimanche pluvieux où le ciel gris et poisseux collait aux vitres, nous nous étions abrités Chez Walczak. Le bistrot était bondé de réfugiés de ce mauvais temps. Tous tardaient à repartir et les verres pleins se mélangeaient aux vides parmi les livres que nous ne craignions plus de tacher. Autour de la pompe à bière le comptoir ruisselait de mousse blanche. L’ivresse gagnait l’assemblée de table en table. Jamais je n’ai assisté à pareille réunion d’hommes ivres. Les yeux brillaient comme des bouts de tunnel qui ne surgissent plus, les peaux se teintaient de coups de sang, les mâchoires s’abêtissaient, les voix se faussaient. Il régnait un tel désordre et un tel brouhaha que nous nous retrouvions sans le vouloir à des tables qui n’étaient pas la nôtre devant des verres qui n’étaient pas les nôtres, sans gêner les occupants des unes et les propriétaires des autres. Une scène de beuverie spontanée et incontrôlable. Il y avait là quelques bouquinistes du marché aux livres anciens que je connaissais de vue, des gens de passages et puis un personnage assis à une table près du comptoir placé à droite en rentrant. Un personnage devant un verre à peine entamé. Un livre ouvert sur la table, il lisait sans se rendre compte de l’état cafouilleux grandissant des personnes qui l’entouraient. De temps en temps entre deux éclats de rire, deux exclamations, mon regard se tournait vers lui et le trouvait toujours aussi impassible et studieux. Son verre restait au même niveau de consommation.
Le patron, un membre de la famille Walczak, se rendant compte de la dérive où glissait son établissement circulait entre les tables et essayait de repérer les plus agités, les plus ivres pour les flanquer à la porte. Lorsque son regard se posa sur moi, j’affichais, en façade, une mine sobre (visage placide, regard froid, etc.) pour éviter que son choix ne se porte sur ma personne et que ses mains ne se jettent sur mes épaules. Vaincu par le nombre, il se mit à crier « On ferme ! » cette injonction mit un temps considérable à être prise au sérieux. Walczak s’approchait des plus ivres pour hurler à leur oreille son « On ferme… dehors ! »
Le petit bonhomme poursuivait quant à lui sa lecture et je me rendis compte que le patron en passant devant sa table ne lui ordonnait pas de déguerpir ; il posait même une paume amicale sur son épaule. 
Lorsque nous décidâmes de porter hors des lieux notre ivresse pour la rafraichir et l’atténuer – il pleuvait encore – je passai près de la table du paisible lecteur, curieux de découvrir quel ouvrage le captivait au point d’occulter de son esprit le tumulte qui l’environnait. Je ne pus lire ni le titre ni l’auteur de l’œuvre, mais je distinguai nettement la calligraphie cyrillique du texte. Par association d’idées, me revint en mémoire approximativement des vers de Sergueï Essenine qui convenaient bien à mon bonhomme. (Je les reproduis ici après les avoir vérifiés dans mon exemplaire de Homme noir du poète russe) : « Dans les orages et les tempêtes/au cœur du quotidien fade et figé/dans les plus lourdes des pertes/et quand la tristesse t'inonde/paraître simple et souriant/est l'art le plus sublime au monde. »

Sur le trottoir devant Chez Walczak, avec des démarches de crabes, nous cherchions le signe d’une direction à prendre.