Quartier Libre

Chronique d'Armand B. 

  "Ce ne sont pas les choses que je juge les plus importantes à noter qui figurent sur ce cahier, mais celles, qu'à de trop longs intervalles, il me prend la fantaisie ou le désir de fixer. Si j'avais plus de complaisance pour moi-même et mes pensées, si je m'appliquais comme tout bon littérateur à ne 'rien laisser perdre', je couvrirais bien une de ces pages par jour." Charles Vildrac in Pages de journal.

Vendredi 3 septembre 2021

 

Devoir de lecture

L’homme aida sa femme à s’installer sur un siège, un rang devant moi, et s’assit à ses côtés. Un vieux couple aimant. L’autobus descendait le boulevard vers Port-Royal. À la station monta un voyageur qui se dirigea vers le fond du bus. Il reconnut le couple, le salua sans véritable cordialité et s’assit à une place proche d’eux. Ils engagèrent une conversation de laquelle je conclus aisément qu’il s’agissait de bouquinistes plus ou moins à la retraite. J’écoutai leur discours de boutiquiers et leurs anecdotes sur leur récente activité. Ils citèrent des ouvrages – certainement rares – et des noms d’auteurs. J’ignore pourquoi mon attention s’attisa lorsqu’ils prononcèrent à plusieurs reprises le nom de Boulgakov. Une histoire de pièce rare de cet auteur et de la pingrerie d’un acheteur qui en débattait, avec une insistance mesquine, le prix.

Comme toujours lorsque j’apprends ou découvre un nom d’auteur dont les ouvrages me sont inconnus, je m’appliquai à le mémoriser pour, le cas échéant, le découvrir.

L’homme de Port-Royal descendit et le vieux couple revint à son dialogue familier. Son collègue éclipsé, l’homme glissa à l’oreille de sa compagne : « Tu sais, à une époque, je ne pouvais pas me l’encaisser, celui-là. On s’engueulait tout le temps et puis ça m’est passé. » « Mais toi, à une époque, tu t’engueulais avec tout le monde… » répondit la dame. « C’est vrai… c’est vrai...» reconnut le vieux bouquiniste, en ajoutant : « de tout façon son Boulgakov à deux sous, je m’en tape… » 

Je m’amusais à répéter dans ma tête cette dernière phrase lorsqu’ils quittèrent l’autobus à Alésia, l’homme aidant avec précaution sa compagne à descendre du marchepied.

Le soir, bien installé dans mon lit pour mon heure de lecture, prélude à ma nuit, je rencontrai à nouveau le nom de Boulgakov dans les pages de souvenirs d’un écrivain américain que je lisais. Je trouvai l’insistance de ce patronyme à me poursuivre d’une conversation d’autobus à une lecture un peu curieuse. Une insistance du hasard qui prenait la forme d’une exhortation. Je n’allais pas me laisser intimider et je décidai de ne pas même me renseigner sur cet auteur russe auprès de mon moteur de recherche. « Leur Boulgakov à deux sous, je m’en tape ! » pensai-je.

Je ne mens pas en disant que, les jours suivants, le nom de Boulgakov revint à nouveau dans mes lectures. Parfois isolé, parfois cité parmi d’autres auteurs.  J’émettais de petits « Ah ! » intrigués et surpris à chacune de ces apparitions.   

Son nom devint pour moi pareil à ces noms de lieux dont on ignore l’existence et qui soudain, lorsque vous rencontrez l’un de ses habitants, se répètent dans les conversations et parfois dans vos lectures et deviennent aussi familiers que le nom de votre propre ville natale.

Un ami avec lequel j’échange des messages amicaux où parfois se glissent des avis sur nos lectures récentes (un passionné de littérature), m’envoya à peine une semaine après ma rencontre dans l’autobus avec les bouquinistes du Boulgakov, un texto ainsi libellé – je n’invente rien – : « Connais-tu ce livre ? Assez remarquable… » le message était suivi d’un encart du Monde sur Le Maître et Marguerite de… Mikhaïl Boulgakov.

Un signe de trop… Le message était clair : tu dois lire cet auteur russe coûte que coûte.

Je me trouvais, à la réception de ce texto, dans le 20° arrondissement chez une amie. Ma visite autour d’un café s’achevait et je m’apprêtais à partir. Dans l’escalier, troublé par le message que je venais de recevoir, je me décidai, résigné, à me rendre à la librairie la plus proche pour me procurer ce livre qui me poursuivait de ses injonctions. Sur le trottoir, je me renseignai tout de même sur ce Maitre et Marguerite. Mon moteur de recherche m’informa de sa réédition récente chez Robert Laffont, collection Pavillon poche, disponible au prix de neuf euros. Parfait. Mais dans le détail je découvris que le Boulgakov en question comptait plus de six cents pages. Je ne suis pas avare de pages dans mes lectures, mais pour un livre qui me semblait imposé par je ne sais quel hasard et alors que j’avais plusieurs lectures en retard, je trouvai l’ouvrage bien volumineux et me promis de l’acquérir en d’autres temps prochains.

Dégagé de ma contrainte, je descendis la rue des Montibœufs avec allégresse. Il faisait beau et je décidai pour remplacer ma corvée chez le libraire de boire un verre à la terrasse d’un café de la place Edith Piaf, un petit lieu bucolique et plein de charme. J’irai m’attabler à une terrasse proche de la statue de La Môme, une statue que le sculpteur Lisbeth Delisle a représenté le corps et les bras jetés vers le ciel pour atteindre on ne sait quel dieu d’amour, le visage tendu et les lèvres suspendues sur une note qui semble se prolonger à l’infini. C’est bien elle ! …

Sur la place Edith Piaf, on a planté deux boîtes à livres en forme de pigeonniers. Assez grandes, elles comportent plusieurs casiers toujours achalandés de livres déposés par des âmes heureuses de partager leurs lectures ou de se débarrasser de leurs vieux ouvrages. Je ne peux m’empêcher, lorsque je passe devant, de répertorier leur contenu. Ce jour-là la première boîte contenait quelques livres en allemand et un cahier de partitions des chansons de Goldman. Je ne joue pas de la guitare et l’allemand, qui m’inspire un respect craintif, n’a jamais atteint ma compréhension. L’autre pigeonnier était vide… enfin pas complètement, dans l’un des casiers se trouvait, proprement posé sur sa tranche, un livre de poche biblio de couleur grise, et cet unique ouvrage se trouvait être une version du Maitre et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov… L’unique livre – l’unique ! – présent était celui qui me poursuivait depuis une dizaine de jours de son insistance et m’attendait résolument dans ce casier (car je suis certain qu’il m’attendait). Sur sa couverture, le dessin d’un haut-de-forme noir duquel émerge le masque souriant d’un diable rouge !

Je le tenais entre mes mains comme un coffret contenant un précieux secret et allai m’attabler à la terrasse du bistrot Chez Piaf. Je le fixai sans oser ouvrir ses pages… je craignais de découvrir pourquoi Dieu m’imposait cette lecture.