Quartier Libre

Chronique d'Armand B. 

  "Ce ne sont pas les choses que je juge les plus importantes à noter qui figurent sur ce cahier, mais celles, qu'à de trop longs intervalles, il me prend la fantaisie ou le désir de fixer. Si j'avais plus de complaisance pour moi-même et mes pensées, si je m'appliquais comme tout bon littérateur à ne 'rien laisser perdre', je couvrirais bien une de ces pages par jour." Charles Vildrac in Pages de journal

Vendredi 19 février 2021

 

Les mardis à Saint-Sulpice[1]

 C’est écrit, la place Saint-Sulpice ressemble, encastrée par l’église et les bâtiments administratifs, au centre d’une ville de province. Une ville de province qui pourrait se situer en France ou dans un pays de culture latine. C’est une place animée uniquement par les sorties de messes, les jeux de ballon de jeunes enfants et le défilé des autobus.

  Une de ses curiosités : le café de la Mairie. A l’étage, la salle devenue célèbre depuis la sortie du film La Discrète de Christian Vincent. Plusieurs prises de vue nous la montrent telle qu’elle existe encore : plafond bas, banquettes en simili-cuir marron plaquées contre les murs et, au centre, tables de bistrot. Les fenêtres donnent sur la place et la rue des Canettes. J’ai souvent fréquenté ce lieu à l’époque où Jean Lou Guérin présentait tous les mardis son café littéraire. Jean Lou, regard malicieux, moustache à la Brassens, avait la particularité de porter des pullovers de couleur vive tricotés en grosses mailles. Ce genre de pullovers confectionnés par des mères pour leur enfant et que l’on portait par respect pour elle en espérant qu’aucun camarade ne les remarque trop. Ceux de Jean Lou dataient. Il les avait portés dans son adolescence et les portait encore par goût sans doute pour le fait-main si visible chez les siens. Je n’osais ironiser avec lui sur l’origine de ces vêtements. Mis à part ce détail marquant, il avait une élégance d’ancien professeur parisien (en fait je ne sais pas à quoi ressemble l’élégance des anciens professeurs parisiens, mais c’est l’idée que je m’en fais). Il était très secret concernant sa personne mais lorsqu’il vous observait, son regard avait l’insistance d’un scanner. Il parvenait à se faire, ainsi, une idée de vous sans vous questionner.    

  Tous les mardis donc, il recevait des littérateurs de l’espèce largement négligée par les commentateurs de France Culture et les Pivots & consort. Il se vantait pourtant d’avoir reçu, devant une salle à moitié vide, Amélie Nothomb alors qu’elle venait à peine de publier son premier roman et qu’aucun média ne la sollicitait encore. J’assistais parfois à ses « mardis ». Jean Lou n’était pas un intervieweur de talent et ne cherchait surtout pas à l’être. Il n’animait jamais les débats. Lorsque la salle était suffisamment garnie de participants et que l’auteur était bien installé à sa table entre les deux fenêtres donnant sur Saint-Sulpice, il demandait – pince sans rire –, à l’auditoire de ne pas oublier de rallumer leur portable avant de partir. Une boutade récurrente que les habitués attendaient avec un sourire navré, puis il donnait la parole à la victime du jour toujours accompagnée d’un ami qui servait de faire-valoir. Et l’on pouvait voir Jean Lou Guérin se rasseoir pour entamer un moment de somnolence, prélude au sommeil de sa nuit. Il avait une voix douce, dénuée de tout excès et une culture dont il ne bavait pas à profusion la richesse sur ses pullovers vert bouteille ou jaune jonquille.

  Puis, sans annonce préalable, il est mort et nous fûmes beaucoup à le regretter et quelques-unes à le pleurer. La place Saint-Sulpice avait perdu ses mardis et le chantre du café de la Mairie.  

 Il m’avait fait l’honneur de m’inviter pour la sortie d’un recueil de poèmes. Très ému devant la trentaine de personnes présentes dont un large pourcentage appartenait à ma famille et à mes amis que j’espérais proches, j’attendis que Jean Lou prévienne les auditeurs de réanimer leur portable à la fin du conciliabule, qu’il se rassoit, que ses paupières s’alourdissent, que sa tête se penche sur son pullover, pour commencer avec appréhension à répondre aux questions de mon ami Claude au sujet de mes objectifs dans ma quête littéraire. Je répondis tant que je pus avec à la rescousse une quantité remarquable de heu… Puis vint le moment d’offrir à mon auditoire un échantillon de mon travail. J’eus le tort de choisir un long poème, une ode interminable. Je la récitais avec des accents d’orgueil dès qu’une strophe me rappelait la joie de l’avoir écrite. Pour éviter de croiser les regards des auditeurs, je fixais la table où Jean Lou se trouvait et observait sa lente inclination vers les bras de Morphée. Il ne semblait pas toujours les atteindre, se redressait brusquement pour renouveler son imperceptible affaissement. Mes phrases s’élevaient enveloppées d’une mélodieuse texture, lorsque je les considérais assez belles pour être ainsi portées vers le public ; un public aussi attentif qu’une ménagère devant une marmite d’eau prête à bouillir. Mon point final ponctué d’un long silence, la salle se mit à applaudir, mais, à mon avis, bien plus soulagée qu’enfin s’achève ma récitation qu’admirative des qualités de mon poème. Avec un sursaut Jean Lou releva la tête et ouvrit les yeux sur mon visage rayonnant de gratitude – être enfin le centre du monde, ailleurs que sous les yeux d’une mère. Il ne participait jamais aux manifestations d’enthousiasme de la salle. Son rôle consistait à présent à libérer la place et à disparaitre dans la nuit parisienne vers le mystérieux lieu où il vivait, vers l’antre secrète où il achevait sa nuit.

[1] A la mémoire de Jean Lou Guérin toujours présent dans nos souvenirs.