Quartier Libre

Chronique d'Armand B. 

  "Ce ne sont pas les choses que je juge les plus importantes à noter qui figurent sur ce cahier, mais celles, qu'à de trop longs intervalles, il me prend la fantaisie ou le désir de fixer. Si j'avais plus de complaisance pour moi-même et mes pensées, si je m'appliquais comme tout bon littérateur à ne 'rien laisser perdre', je couvrirais bien une de ces pages par jour." Charles Vildrac in Pages de journal

Lundi 20 juillet 2020

 

Les Rois mages de Saint-Germain l’Auxerrois

   Sur la façade du Louvre, les bâches d’un échafaudage affichent une Joconde. Elle regarde la rive gauche par-dessus la Seine. En lettres blanches, on peut lire : Retrouvez le sourire. Une invitation à revenir dans les galeries du musée et revoir le tableau de Léonard de Vinci.

   Je vais rarement au Louvre, découragé par les files d’attentes de touristes, mais ces derniers ne sont pas encore de retour, et Paris est livré aux Parisiens comme après sa libération par la Division Leclerc.

   Je n’ai pas revu le sourire de Mona Lisa au Louvre, j’ai préféré poursuivre ma marche le long du quai où la pluie d’été m’a poussé vers l’église Saint-Germain l’Auxerrois. Les églises dans Paris sont, pour moi, souvent semblables aux abribus des villes provinciales, elles me permettent de me mettre au sec le temps d’une drache. J’y traîne en contemplant les tableaux des chapelles pendant que la pluie tombe et que de rares fidèles se recueillent. Dans le silence un peu brouillon de la nef, je me suis assis devant une Vierge à l’enfant, et, un peu plus loin, devant le Christ au repas chez Simon, puis devant une crucifixion. Au pied de la croix plusieurs personnages, des femmes agenouillées, des soldats. Je pensais à ceux de la nativité et à la venue des Rois mages. Ils ne sont, bien sûr, pas présents à la Passion du Christ. Trente-trois ans séparent les deux événements et ils devaient être bien âgés. Dans son Adoration des mages, Pieter Brueghel les représente les traits déjà marqués par l’âge. Je pensais à la confusion dans mon esprit qui m’avait amené à imaginer leur présence aux derniers instants de la vie du Christ, lorsque, à quelques chaises de la mienne, s’installa un vieil homme chargé de deux cabas débordants de sa misère dans lesquels il fouillait soit pour y retrouver un objet soit pour faire l’inventaire de ses biens. Il ne levait pas les yeux sur la fresque de la crucifixion, il avait bien assez avec sa misère. Peu de temps après un second personnage, lui aussi chargé de cabas, lui aussi les traits marqués, vieillis, vint s’assoir à ses côtés. Ils ne se parlaient pas. Leur soudaine apparition m’amusa : les voilà mes Rois mages et je m’étais persuadé que le troisième ne tarderait pas. J’attendis en jetant de temps en temps un regard vers eux et vers le porche de l'église où devait apparaitre le dernier mage que j’imaginais logiquement noir, le Balthazar de cette trinité.

   Malgré ma patience, il ne vint pas et je quittai mes deux clochards qui n’avaient ni or, ni myrrhe, ni encens dans leurs bagages de déshérités, pour me diriger vers Odéon.

   Ces derniers temps, le débordement des terrasses de café-restaurants dans les rues de Paris est autorisé et donne à la ville un aspect de jour de fête, de 14 juillet répété. Certains établissements occupent même, sur la chaussée, les places de parking.

   La pluie avait cessé et je me suis attablé les pieds posés sur les pavés encore humides.



l0233 0076 anbetung der koenige

L'Adoration des mages - Brueghel

 

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