L'Amphion du Métropolitain

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Il sait pourtant que rien d’exotique
ne peut le surprendre à ces stations
lorsque sortant de leurs édicules Guimard il se retrouvera entre deux murailles d’immeubles parisiens
et une rue pavée sur lesquels résonnent encore
dans la transparence des temps
les talons des fantômes du passé

Tels les pas de Nerval qui iront se taire à vingt centimètres au-dessus d’un trottoir de la rue Vieille-Lanterne

Tels ceux d’Apollinaire dans les couloirs du métro Javel
revenant un fois nouvelle du Pont Mirabeau
Son visage blême pareil à une gravure de Marie Laurencin
couronné d’une étoile sanguine 
sous les blanches faïences du métropolitain

Tels ceux de la petite Jehanne de France
à Montmartre sur la butte qui l’a nourrie
elle qui supplie à seize mille lieux de là

 

Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ?
Oui, nous le sommes, nous le sommes
J’ai pitié j’ai pitié viens vers moi sur mon cœur
Les roues sont les moulins à vent du pays de Cocagne
Et les moulins à vent sont les béquilles qu’un mendiant
Fait tournoyer

Au rythme de la rame
un accordéon antique
libère ses arpèges
et trouble le songe qui flotte encore dans la conscience du voyageur
Les feuilles des journaux enveloppent ses mauvais présages
et laissent des traces d’encre – ou de sang – sur ses doigts
          sur ses remords
                            ses regrets
qu’il nomme
                fatalité
                            destin
                                     ou mauvaise donne

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Amphion
Lassé des sempiternels claquements de portes
que des sonneries intempestives retardent
lassé du départ des rames qu’aucun regard ne suit ni ne regrette
lassé des quais sans adieu et sans mouchoir
lassé des tunnels sans risque de coups de grisou
va s’asseoir sous les grandes affiches publicitaires
d’une station

Au-dessus de lui les ailes d’un Easyjet le survolent
Il est dans la zone d’embarquement
Son vol est sans escale jusqu’à la prochaine station
Et l’oiseau métallique a perdu ses empennages
Il rampe à présent sur les rails du métropolitain
Pareille à une chenille rêvant de papillon
Mais de ses entrailles ne s’extraient
que de petites Jeanne de France et de mauvais garçons
cherchant une correspondance
ou une porte de sortie
pour échapper aux caméras de surveillances
et à la monotonie des rames qui s’en suivent

Oh viens !
Si tu veux nous irons en aéroplane et nous survolerons
Le pays des mille lacs,
Les nuits y sont démesurément longues
L’ancêtre préhistorique aura peur de mon moteur

Amphion referme le livre de la Prose du Transsibérien
Il regarde vers la voûte
survoler l’aéroplane de Blaise
et murmure  
« J’étouffais sans elle…
                       J’ai tout fait sans ailes… »

 

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