L'Amphion du Métropolitain

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Les petites Jeanne de France éraflent de leurs talons
le quai de la station Couronnes
où il s’est réfugié sous les ailes d’un Easyjet
Elles ont de longues et belles jambes
qui emportent ses désirs au pas de course
vers une correspondance ou une voie de sortie
Les petites Jeanne de France remontent
vers des carrefours noyés de nuit
Une nuit que des lumières balisent
comme une piste d’envol
elles chercheront un instant un repaire
vers lequel elles pourront s’élancer

Plus tard
autour de lui
sur un quai d’Opéra
d’anciens vautours déchus viennent se grouper
Leurs ailes repliées trainent jusqu’au sol
et leurs regards inquiets ne dépassent jamais la bande blanche à l’extrême bord du quai
cette bande blanche où s’imprime en braille un cri d’alarme

qui résonne sous les souliers des dociles malvoyants

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Eux ne se jettent sous aucune rame par gloriole
ils fêtent chaque soir
d’un vin mauvais partagé à la bonne franquette
leur chute des cieux comme d’autres leur Baptême

L’Amphion se mêle à eux comme l’opprobre à la mauvaise graine
et lorsqu’il les quitte ce n’est que pour retrouver
à Nation les mendiants et leurs enfants
qui comptent à même le sol des couloirs du métro
les monnaies moites d’avoir tenu dans les paumes
et les tickets restaurants froissés
avec lesquels ils iront rue Mouffetard
ou rue d’Amsterdam
manger à même le plateau des frittes et du kebab
ou alors à un Mac Donald des grands boulevards
un Royal Cheese arrosé de ketchup

À son oreille avant d’aller se coucher
Blaise lui chuchote :

Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part
je pouvais aller partout
j’ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
et l’école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance

Amphion dans l'ultime rame
la dernière d’une ligne de couleur entre deux portes qui ne s’ouvriront pas
la tête posée contre la vitre
relit entre les stations
le même poème toujours recommencé
le même poème offert par la RATP
Un quatrain de Baudelaire
Une strophe que l’on force à un devenir populaire
Un poème que les petites Jeanne de France réciteront bientôt par cœur
Un poème que chanteront bientôt tous les voyageurs

L’aurore grelottante en robe rose et verte
S’avançait lentement sur la Seine déserte
Et le sombre Paris en se frottant les yeux
Empoignait ses outils vieillard laborieux

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