L'Amphion du Métropolitain

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Je t’ai vu Amphion
Gare de l’Est où plus aucun train de guerre ne partait pour le front d’Argonne
Je t’ai vu
rêver les yeux fixés sur les voûtes de la Gare du Nord
comme sur un ciel étoilé de Scandinavie
Que faisais-tu à traîner ainsi
dans toutes ces gares
     
d’Austerlitz
             à celle de Lyon
                              du Nord
                                        à l’Est
Attendais-tu que d’un compartiment de Pullman
la petite Jeanne de France te jette son mouchoir
comme elle jetterait un dessous

Écoute elle récite et pleure
la Prose de Blaise et des quarante brigands 
J’ai vu
J’ai vu les trains silencieux les trains noirs
qui revenaient de l’Extrême-Orient
et qui passaient en fantômes
Et mon œil, comme le fanal d’arrière,
Court encore derrière ces trains…

Tu n’es qu’un passant,
Amphion
mon frère d’errance.
Tu pensais aimer ta ville et les profondes artères de son cœur 
comme on aime une femme
Écoute elle nous renvoie le bruit de nos pas solitaires
l’écho de nos voix lourdes d’alcool
l’écho de nos rires…

Rue Froidevaux tu longes le mur du cimetière
les arbres frémissent au souffle des soupirs
au vent des regrets
qui s’échappent des tombes

<Vers page 6

Tu n’es qu’un passant,
Amphion
mon frère d’errance.
Nous allions ensemble dans les ombres de la rue Emile-Richard,
les murs du cimetière du Montparnasse étaient les remparts de notre détresse,
contre lesquels se cognaient notre ivresse et nos carcasses titubantes

Tu n’as pas senti la main, offerte et chaude, dans la tienne
de la petite Jeanne de France.

Sa paume était son corps nu, ses doigts,
le mystère de ses caresses.
Il y avait tant de lumière sur le viaduc de Bir Hakeim que tu baissais les paupières
comme si on t’avait sorti du cachot où tu croupissais.
C’est sa voix qui te guide, son rire qui t’alarme…
Je voudrais
Je voudrais n'avoir jamais fait mes voyages
Ce soir un grand amour me tourmente
Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.

 

 Georges Marny
11 mars 2014

 

 

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