Joseph Nahmias

 

 

 

 

 

 

 

    Il se dressait à quelques deux cents mètres devant nous, haut comme un immeuble de cinq étages, une masse d’acier percée de nombreux hublots derrière lesquels apparaissaient parfois les têtes des marins de l’équipage.

  Autour du monstre, une flopée de petites barques à  voiles (des voiles latines) l’entouraient et venaient se coller à son flanc. Il s’agissait de vendeurs de toutes sortes d’objets. Ils étaient venus jusqu’à cette forteresse pour vendre leur camelote aux marins du pont le plus bas. Des marins qui pouvaient à peine sortir leurs bras de l’étroit hublot pour faire des propositions avec les dix doigts de leurs mains. Aussi bizarrement que cela puisse paraître, les marchandages pouvaient durer quelquefois de longues minutes. Il faut préciser que de nombreux marins du porte-avions Eagle, étaient des Maltais qui connaissaient que trop bien le langage du commerce et s’exprimaient de manière compréhensible pour nos pauvres vendeurs bateliers alexandrins.

  A cette époque la livre Sterling était en parité avec la livre égyptienne ; et je pense que le marchandage était plus facile pour ces chers bateliers ambulants. Je suis certain qu’ils y faisaient leur beurre, autrement comment expliquer qu’ils soient si nombreux sur les flancs de l’Eagle. Ils vendaient n’importe quoi : du Loukoum, des tarbouches, des robes bariolées, des chasse-mouches, et bien d’autres objets propres à notre culture Alexandrine.

  Nous arrivâmes très près du bâtiment. Nous admirions son impressionnante masse, ses deux cheminées et les ailes des Hurricane que nous apercevions sur le pont.

  Puis, Victor me suggéra qu’il ne fallait pas aller plus loin, car la mer commençait à se montrer plus menaçante avec ses petites vaguelettes que le vent d’Est poussait toujours vers le large, c'est-à-dire dans le sens contraire à notre retour au port.

  C’est ainsi que débuta notre supplice ; car si nous n’avions pas ramé sérieusement et avec force pour éviter d’être poussés vers la haute mer, le courant nous aurait facilement emportés vers le large où incapables de savoir comment et où nous diriger, nous nous serions perdus sur l’océan, à moins que l’on ne soit venu à notre secours.

  Nous ramions… Nous souquions chacun à notre tour. Nous n’épargnions pas nos efforts avec les rames, mais en un quart d’heure nous n’avions à  peine avancé que de dix mètres et nous étions, Victor et moi, déjà passablement épuisés.

  Derrière nous, je remarquais de petits voiliers qui comme nous voulaient entrer au port. Ils étaient obligés de louvoyer avec leur voile tirée au maximum et malgré cela les embarcations progressaient très difficilement. J’ai eu le temps de voir un marin dans une de ces barques essayer à grands efforts de retourner sa voile, mais en vain et il semblait comme nous-mêmes aller à la dérive.

  Un autre batelier qui voguait à une vingtaine de mètre lui cria en arabe : Pousse le mat vers le bas et tu pourras tourner plus facilement ta voile !...  L’autre semblait toujours aussi paniqué mais il réussit toutefois la manœuvre et partait déjà vers le port alors que nous n’avions eu aucun conseil pour nous sortir de notre dérive.

   Le batelier semblait pourtant coopératif ; il nous cria de loin : Que faites-vous là dans cette minuscule barque ? Jamais vous n’y arriverez !... Il faudrait que l’on vous remorque.  

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