Joseph Nahmias

 

 


Joseph et son frére Léon dans les rue d'Alexandrie en 1938

 

 

 

 

 

 

  Et il partit vers sa destination sans se préoccuper d’avantage de notre destin. Nous n’étions pas plus avancés.

  Pendant toutes ces péripéties, je remarquais que mon frère Léon, prostré au fond de la barque, n’avait pas prononcé le moindre mot, la moindre parole. Il regardait le fond de la barque, tête basse, et essayait de se tenir en équilibre autant qu’il le pouvait.

  Je dis à Victor : Ne nous décourageons pas… Continuons à ramer… de toutes les façons c’est le seul moyen qu’il nous reste de nous en sortir avant que le courant ne nous emporte vers le large !

  Ces quelques mots nous donnèrent du courage et nous nous remîmes à ramer avec énergie… à ramer sans interruption… à ramer ! Chacun de nous tenait sa barre. Une heure avait passé. Le soleil déjà déclinait ; mais nous ne regardions qu’en direction des quais sauveteurs. Nous étions épuisés et rôtis par les rayons du soleil. La mer semblait nous attendre comme un ventre gourmand.

  Soudain, sur notre gauche, nous vîmes naviguer un cutter filant le vent en poupe vers les quais, sa quille était presque visible tant sa vitesse était grande. À son bord cinq ou six personnes. Il me sembla que l’un des occupants s’approchait de la proue, regardait longuement dans notre direction et fit un geste du bras, le secouant largement au dessus de sa tête dans l’air chaud, comme pour nous dire : On vient vous prendre !

  En effet, le cutter ralentit sa course. Son foc se mit à flotter et sa grand-voile se redressa. Il stoppa enfin complètement. Sa grand-voile claquait au vent et il manœuvra avec habilité pour se diriger vers nous. La manœuvre n’était pas si simple et dura une bonne dizaine de minutes avant qu’il ne se soit trouvé à cinq ou six mètres de notre embarcation. L’un des passagers nous lança un filin que j’attrapais au vol comme si c’était la main de Dieu que je saisissais pour nous sauver. Je l’enroulais aussitôt à l’anneau fixé à la proue de notre barque.

  Venant du cutter, j’entendis quelqu’un me crier en arabe : Attache-le bien !

  C’est ce que je n’avais pas manqué de faire.

  Le cutter entreprit plusieurs manœuvres très adroites et finit par prendre la direction du port. Nous étions Victor et moi épuisés mais soulagés. Assis dans l’embarcation nous étions éclaboussés par des paquets de mer sans nous en soucier. Nous ne prononcions plus aucune parole. Nous semblions sortir, peu à peu, d’un mauvais rêve qui persistait pourtant encore.

  Léon n’avait pas changé d’attitude et fixait inexorablement le fond de la barque comme s’il craignait que celui-ci ne s’ouvre sous ses pieds.

  Le cutter arriva à la hauteur du Swimming-Club en tractant toujours ses naufragés (nous en l’occurrence : Victor, mon frère Léon et moi-même).  Il le dépassa et une fois arrivé dans une zone calme du port, l’un des passagers nous pria de détacher le filin. Ce fut rapidement fait.

  Le cutter s’éloignait avec grâce. Pour notre part nous voguions à présent à notre erre sur une dizaine de mètres et nous nous retrouvâmes subitement dans des eaux calmes à près de deux cents mètres du quai de la porte numéro 6. Ramer devenait à présent un plaisir. Léon redressa légèrement la tête pour observer autour de lui mais persista à maintenir son mutisme. Il semblait rêver, le regard absent tout en suivant toutefois d’un œil neutre notre agitation et notre joie d’avoir retrouvé notre port sans encombre et d’avoir nos vies sauves.  

  Victor et moi-même fîmes de grands signes de remerciements en direction du cutter qui s’éloignait paisiblement. Sur son pont plusieurs de ses passagers nous répondirent par de larges gestes, un peu comme après une fête lorsque l’ivresse persiste encore et que l’on se quitte.

  En revenant chez nous, comme des marins en bordée, nous marchions d’un pas martial. Victor me tenant par l’épaule et moi ferrant la main de Léon qui avançait auprès de nous sans participer à la joie de notre gloire imméritée.

  Ce n’est qu’en arrivant à la maison, devant ma mère dont le visage était déjà marqué par l’inquiétude de notre retard, que Léon s’exprima enfin : Maman ! Aujourd’hui devait être le jour de nos funérailles ! S’exclama-t-il et il courut se réfugier dans l’intimité de sa chambre. Notre mère pâlit et me regarda avec sévérité comme si elle avait déjà deviné l’imprudence dans laquelle j’avais entraîné ses deux fils. 

  Quelques années plus tard, durant la guerre, j’appris que le 11 août 1942, le Eagel avait été coulé au large de Malte par quatre torpilles lancées du sous-marin allemand U-73. Il sombra en moins de dix minutes entrainant avec lui 160 de ses marins.

  Je n’étais finalement qu’un pâle rescapé de l’aventure de l’Eagel.

 

Joseph Nahmias (5 avril 2012)

 

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