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GRIOT

Par Chantal Portillo

J’ai posé mes doigts sur les cordes de la Kora avant de savoir marcher, très peu de temps avant de parler. Le manche à hauteur de mes yeux, je me serrais contre elle de toutes mes forces. J’étais tellement petit que je disparaissais presque derrière la calebasse en peau de vache. La première note qui a jailli de son corps doux, sous mes doigts, est mon premier émerveillement. Elle a résonné longtemps, l’envol d’un son pur. J’étais ébloui, subjugué. Avec la kora, je pouvais faire surgir, s’envoler dans l’air la beauté. Moi… Ce sentiment ne m’a pas quitté depuis.

Mon grand-père est griot, mon père est griot et moi, Moussa Sissoko, quinze ans, neuf mois de plus que mon frère Toumani, je suis griot. On ne choisit pas, on naît griot, c’est un héritage, on naît  pour raconter le monde, relier le passé  et le présent. Sans le passé, on marcherait sur une seule jambe, disait le vieux griot Ousmane, l’ami de mon grand-père, enterré au creux d’un baobab en Pays Mandingue.

Mon grand-père est né en Afrique, mon père aussi, ma mère aussi, mais pas au même endroit, au Maroc, elle est Berbère. Ca ne se fait pas pour un griot de se marier avec une femme qui n’est pas Mandingue, m’a dit Ousmane, comment préserver la djéliya ? Ton père n’écoute rien, il oublie qu’il est un djéli comme on dit chez nous, un véritable de la caste, et que cela se transmet par le sang. Etre griot c’est tout sacrifier pour porter la parole, dire  la mémoire et que c’est essentiel. Le lion est cent fois plus fort que le chasseur, mais il meurt, il meurt parce qu’il ne sait pas raconter d’histoires, parce qu’on ne lui en jamais racontées, alors le chasseur gagne… Les ancêtres de ton père, son père et le père de son père et le père de son grand-père et le père du père de …

Oui, oui, Ousmane, tu m’as dit.

Il me regarde sévèrement.

Tu dois apprendre la patience. Je disais tous enterrés dans des baobabs, ils doivent mordre le tronc, blesser l’arbre au lieu de le caresser comme doit le faire un griot, le maître de la parole : caresser avec les mots.

Mais moi, si mon cœur est en Afrique, je suis né ici et ma terre, c’est la Cité des Quatre vents. Et quand je joue de la Kora et que je chante avec elle, je suis toutes les terres. Celle de mon père, celle de ma mère, celle de mes frères, de mes amis de la cité. Tu dois porter les savoirs et interroger les mystères de l’être, m’a dit mon père. Tu dois dire et ne jamais altérer la parole sinon elle te mange. Un griot qui trahit la parole meurt dans son souffle... la parole l’asphyxie.

Dans la cité, on est du Magreb, Arabes, Bergères, on dit Beurs pour eux, pour les Africains noirs, y’a pas de mot particulier. Pour nous du Pays Mandingue, on dit Maliens, Guinéen, Sénégalais, Ivoiriens et autres, on dit rarement Français, on a pas besoin, je ne sais pas pourquoi on le dit pas, comme si on était pas vraiment chez nous ici. Enfin on est des malinkés de la deuxième ou troisième génération. Au début, on se moquait de mon père qui a gardé ses habits traditionnels, une longue tunique sur un pantalon de toile assorti mais pas de ma mère qu’on trouvait moderne, elle s’habille à l’européenne. Mais depuis quelques temps c’est l’inverse, c’est plus difficile pour elle qui n’a  jamais porté le voile. La plupart des filles de la cité couvre leurs têtes, surtout les jeunes. On me dit ton père n’a pas renié ses origines, mais ta mère, elle s’habille comme une européenne, une musulmane… à visage nu, on lui voit les cheveux et des fois, les jambes… Une musulmane... Avant, ça ne posait pas de problème d’être musulmans, on priait ou pas à la maison, à la mosquée. On faisait ramadan ou pas, personne ne s’en mêlait. On ne mangeait pas de porc, ça se limitait souvent à ça. Mais, depuis quelques temps, tout le monde surveille tout le monde. Ca va passer, dit mon père, jamais je ne me plierai à ce fanatisme, rétorque ma mère, on est dans un pays libre, et on est Français.

Et il y a eu la  fièvre, un jour, pourtant calme dans la cité, on avait joué au ping-pong en sortant du lycée avec Habib qui n’y va plus et traîne son ennui, sa peine aussi d’avoir tout ce temps vide, et cette énorme colère contre la terre entière qu’il remâche. A dix-sept ans, j’ai pas d’avenir, on fait rien pour nous, on peut bien crever. Elle monte sa colère, elle monte. Et puis il y a eu ce grand cri, un cri qui vient de Paris, on a tué  douze personnes, quelqu’un de chez nous, de la banlieue. Deux frères algériens avec des mitrailleuses, des kalachnikovs. Deux enfants des cités, se désole mon père. Des gars de chez nous, des Algériens, je n’y crois pas… Il y avait des dessinateurs du journal Charlie Hebdo, une femme (ce n’est pas possible, pas une femme), un homme qui faisait le ménage, et un policier garde du corps. Ils ont tiré aussi sur un policier, un homme à terre (ce n’est pas possible, pas un homme à terre…) ils se sont revendiqués du Yémen. Mon père n’arrive pas à le croire, aucun musulman ne tirerait sur une femme ni sur un civil qui fait le ménage, et sûrement pas sur un homme à terre qui demande grâce, c’est contraire au Coran.

On est collés à la télé, de plus en plus mal au fur et à mesure des heures. Un autre homme, un ami à eux a pris en otage des femmes, leurs enfants, et des hommes, sous prétexte qu’ils sont juifs, dans un supermarché, il en a tué plusieurs. Et cette fois c’est carrément quelqu’un originaire du Pays Mandingue, Des fous, des fous, des enfants perdus… mais rien n‘excuse le meurtre, sanglote ma mère. Mon père est effondré, ma mère s’est recroquevillée sur le canapé devant la télé. On ne dort plus.

On est partis trois de la cité pour La Marche Républicaine. On nous a mis en garde. N’y allez pas, on n’y va pas nous, c’est trop dangereux, on va faire un amalgame, des arabes et des noirs, on va vous suspecter d’être terroristes, vous aussi, vous allez vous faire agresser, il faut des boucs émissaires, alors... Mais avec mon petit frère Toumani on s’est regardés et on est partis et finalement Habib, dont le père est Algérien, nous a suivis. A République, on est restés longtemps immobiles, si serrés qu’on étouffait un peu, mais c’était joyeux, on était heureux de résister ensemble à l’horreur, d’aller vers la Nation pour nous réunir avec tous les peuples, toutes les religions. Les présidents de plusieurs pays, dont des africains, sont là et aussi des allemands, des anglais, des grecs pour dire non au terrorisme, à la mort au bout d’une mitrailleuse. On a crié  On est Charlie. Personne n’a le droit de faire taire personne, personne n’a le droit de tuer. Malgré Habib qui disait ils sont morts en martyrs. Il a toujours été bizarre, Habib, il veut et il veut pas, il provoque pour montrer qu’il existe et qu’il est fort. Comme si c’était ça la force avoir une grande gueule et montrer ses muscles en roulant les épaules et en levant le menton. Arrête Habib, nous on te connaît, mais les autres vont te croire et tu vas avoir des ennuis.

On est rentrés chamboulés, mais chamboulés, contents d’avoir été présents, d’avoir participé à ce grand mouvement d’une nation qui ne répond pas par la haine, Habib aussi quoi qu’il en dise, il a chanté la Marseillaise comme nous.

Mon père nous a dit vous avez bien fait d’y aller, je deviens frileux, je vieillis. J’ai peur. Etre griot c’est dire malgré la peur. Je suis fier de mes fils, de ce pays qui nous a accueillis et je refuse que des hommes tuent au nom de l’Islam. Ils ne méritent pas d’être musulmans. Nous devons résister et agir, avec ce que nous sommes et nous sommes griots, nous devons dire ce qui est, insuffler une parole vivante, vraie. La parole peut être dangereuse quand elle n’est pas maîtrisée, elle doit être traitée avec respect et précaution. Tu vois, ces fils perdus, ils n’ont rien compris du Coran, rien compris au message. Ils n’ont pas compris la parole, on ne la leur a pas expliquée, pas racontée. Nous sommes dépositaires d’une tradition orale et nous devons faire passer l’histoire de génération en génération, transformer l’horreur pour que les enfants sachent, et perpétuer ainsi la race de ceux qui s’engagent. De ceux qui disent.

Transformer l’horreur… perpétuer la race de ceux qui s’engagent de ceux qui disent.

Le soir, tout seul, j’ai grimpé avec ma Kora sur la haute plate-forme du toit de l’immeuble le plus élevé de la cité, douze étages. J’ai rampé sur le ventre, il n’y a pas de garde-fou, c’est très étroit et ça souffle sur la corniche. En luttant contre mon vertige, en luttant luttant, je me suis accroupi sur mes talons. Il y avait juste la place pour nous deux collés l’un à l’autre, ma kora et moi. Et on a regardé le ciel de ma banlieue qui ressemble à tous les ciels d’étoiles, au Yémen y’a des étoiles aussi.

J’ai murmuré moi, Moussa Sissoko, fils du Pays Mandingue et de la Cité des Quatre Vents,  à Allah, Toi, Le Tout Puissant, Le Clément, Le Miséricordieux, pardonne-leur. Et j’ai murmuré les noms des fils perdus qui doivent savoir maintenant combien ils se sont trompés, combien ils se sont fait mal, et combien,  ô combien, ils ont fait si mal.

Kouachi…  Coulibaly …

Et j’ai cherché des notes qui flotteraient très haut, très longtemps, des mots comme des poèmes qui résonnent et qui s’appellent Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Marris, Cayat, Brinsolaro, Ourrad, Renaud, Boisseau, Merabet.

Et j’ai chanté, j’ai chanté les doigts sur les cordes de la Kora, elle vibrait vibrait avec moi et des sons purs sont nés, si légers qu’ils se sont envolés.

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GRIOTdessin de Richard Huysschaërt

 

 

 

 

 

 

Et quand je joue de la Kora et que je chante avec elle, je suis toutes les terres. Celle de mon père, celle de ma mère, celle de mes frères, de mes amis de la cité.

 

 

 

 

 

J’ai murmuré moi, Moussa Sissoko, fils du Pays Mandingue et de la Cité des Quatre Vents,  à Allah, Toi, Le Tout Puissant, Le Clément, Le Miséricordieux, pardonne-leur. Et j’ai murmuré les noms des fils perdus qui doivent savoir maintenant combien ils se sont trompés, combien ils se sont fait mal, et combien,  ô combien, ils ont fait si mal.

 Kouachi…  Coulibaly …