Une ville pour écrire

Paris est une fête d'Ernest Hemingway

Il n’y a jamais de fin à Paris
 et le souvenir qu’en gardent tous ceux
qui y ont vécu diffère d’une personne à l’autre.
Ernest Hemingway (Paris est une fête)

 

Les rues de Paris sont chargées de nostalgie. Le passé y transpire et s’infiltre pareil à des larmes séchées. Un parfum de femme qui flotte encore, une silhouette oubliée, l’emplacement d’une boutique disparue et la magie de notre capitale agit. Les rues s’ouvrent pour nous comme des brèches sur nos éternels regrets, nos éternels souvenirs, nos éternelles réminiscences. Nous y sommes dans notre présent pareil à des spectateurs attendris de notre ancienne histoire.

Alors, il n’est pas rare que le désir nous prenne de sortir de notre poche ce carnet recouvert d’une couverture de molesquine noire pour libérer par nos mots cette nostalgie que le verre de vin que nous buvons a éveillée, que la tasse de café à stimulée.

C’était un bon café, connu de moi, sur la place Saint-Michel, un café plaisant, propre et chaud et hospitalier (…) Je pris mon cahier dans la poche de ma veste, ainsi qu’un crayon, et me mis à écrire. J’écrivais une histoire que je situai, là haut, dans le Michigan et comme la journée était froide et dure, venteuse, je décrivais dans le conte une journée toute semblable. J’avais assisté successivement à bien des fins d’automne, lorsque j’étais enfant, puis adolescent, puis jeune homme, et je savais qu’il est certains endroits où l’on peut en parler mieux qu’ailleurs. C’est ce que l’on appelle se transplanter, pensai-je, et une transplantation peut être aussi nécessaire aux hommes qu’à n’importe quelle autre sorte de créature vivante. Ecrit Ernest Hemingway dans le premier chapitre de ‘Paris est une fête’. Quelle ville mieux que Paris peut permettre de telles transplantations. En marchant la nuit dans ses rues pavées elle appelle notre mémoire, elle la berce, elle la couve comme un enfant triste entre ses bras de mère et la Seine s’étire en ondes douces dans le circuit fermé de notre mémoire.

Paris est une fête ancienne que chacun tente de réinventer. On y revient, on frôle à nouveau son ventre, on s’égard dans sa nuit pour retrouver cette porte où la fête se tient ou se tenait. Il n’y a jamais de fin à Paris et le souvenir qu’en gardent tous ceux qui y ont vécu diffère d’une personne à l’autre. C’est par ces mots que s’achève le roman d’Ernest Hemingway, chacun porte en lui une part du capital de Paris.

J’aime, lorsque je me promène dans ses rues, chercher du regard parmi les gens attablés aux terrasses des cafés ou l’hiver calfeutrés derrière les vitres de ces mêmes cafés, quelques obscures écrivains penchés sur leur carnet de notes, leur cahier d’essai comme le faisait Hemingway à la Closerie des Lilas ; je devine que quoi qu’ils écrivent à leurs mots viennent s’ajouter les colorations qui proviennent de l’atmosphère parisienne, cette teinte tantôt grise tantôt d’une clarté que les ombres cherchent à ronger, mais toujours unique et inimitable comme si les murs filtraient les lumières du jour ou de la nuit avant de la diffuser.

Lorsque Scott Fitzgerald se plaint à son ami Ernest qu’il ne pouvait écrire en accusant Paris de son échec, Hemingway ne peut s’empêcher de noter : la ville pourtant la mieux faite pour permettre à un écrivain d’écrire !... Je ne peux m’empêcher de penser ‘Voilà qui est bien dit !’ Paris une ville pour écrire !... Une ville de mémoire et la mémoire charrie forcement les mots, elle en emplit ses filets. Elle est ce bouillon d’émulation qui titille en nous le désir de remonter de nos rêveries nos confessions les plus sincères. Une mémoire sans exigence… elle veut simplement nous rendre à nous-même.

Parfois lorsqu’on passe par une rue de Paris, soudain à cause d’un détail, à cause d’une image, à cause d’un regard de femme, on aperçoit devant nous cette transparence du temps que nous traversons comme le miroir d’une fable. Nous ne sommes plus ici et maintenant, mais jadis et naguère dans un lieu qui n’est pas tout à fait le même sans être vraiment différent. Nous sommes ailleurs dans un lieu qui n’est plus celui-là mais qui lui ressemble étrangement.

Pour Ernest Hemingway, Paris est son atelier de travail, son étal. Il ne se cantonne pas chez lui pour écrire en regardant par instant par sa fenêtre, comme un fauve regarde son domaine de chasse et l’horizon qui le barre ; il lui faut la jungle de la ville. On le voit souvent à la Closerie des Lilas penché sur son travail, comme cette fois-ci où le patron du Nègre de Toulouse, un restaurant de Montparnasse que le couple Hemingway fréquente, l’aperçoit. Il me dit qu’il m’avait vu travailler à la terrasse de la Closerie des Lilas, Tôt dans la matinée, mais qu’il n’avait pas voulu me parler tant je semblais occupé. « - Vous aviez l’air d’un homme tout seul dans la jungle, dit-il », « - Je suis comme un cochon aveugle quand je travaille ». « - Mais vous n’étiez pas dans la jungle, monsieur ? »,  «- Dans le bush ». écrit-il.

Dans ce Paris qu’il sillonne à la recherche d’un lieu ouvert où s’installer le temps de transcrire ce qui l’habite, de délivrer par ses mots le miel de son imagination, il doit éviter le pire… Il y avait de quoi se sentir très affamé, quand on ne mangeait pas assez, à Paris ; de si bonnes choses s’étalaient à la devanture des boulangeries, et les gens mangeaient dehors, attablés sur le trottoir, de sorte que vous étiez poursuivi par la vue ou le fumet de la nourriture. Ernest invente un itinéraire parisien pour éviter toutes ces victuailles trop visibles ; il traîne dans le jardin du Luxembourg, entre la place de l’Observatoire et la rue Vaugirard, se rend au musée du même jardin où tous les tableaux étaient plus nets, plus clairs et plus beaux si vous aviez le ventre vide et vous sentiez creusé par la faim ; puis par la rue Ferroud il descendait vers la place Saint-Sulpice où aucun restaurant n’ouvrait sa devanture et où la seule forme d’appétit que l’on pouvait contracter tenait du sacré. A partir de là, vous ne pouviez poursuivre votre route en direction de la Seine sans passer devant des marchands de fruits, de légumes, de vin, ou des boulangeries-pâtisseries. Mais en choisissant votre itinéraire avec soin, vous pouviez prendre à droite, tourner autour de la vieille église de pierre grise et blanche, et atteindre la rue de l’Odéon, et tourner encore à droite en direction de la librairie de Sylvia Beach sans rencontrer en chemin trop d’endroits où se procurer de quoi manger.

Ernest commence toujours son travail après avoir traîné dans les rues de Paris en humant ces petits matins gris qui se levaient. Même s’il écrit une histoire qui se déroule sur les plateaux d’Amérique, au bord d’un lac, cette déambulation parisienne le nourri d’une encre épaisse qu’il saura déverser sur les pages blanches de son cahier. Il ne lui reste plus qu’à trouver le café idéal pour installer son matériel de travail : un cahier à couverture bleue, deus crayons et un taille-crayon (un canif faisait trop de dégâts), des tables à plateaux de marbre, le parfum du petit matin, beaucoup de sueur et un mouchoir pour l’éponger, et de la chance voilà tout ce qu’il vous fallait. Quant à la chance, un marron d’Inde et une patte de lapin dans votre poche droite y pourvoyaient.  

Parfois une connaissance le surprend, le détache un instant de son travail. La magie s’interrompt et Ernest lève les yeux vers le ciel parisien qui devra le ramener à nouveau vers ses rêveries créatives. La chance vous avez abandonné et vous refermiez votre cahier. C’était bien le pire de tout ce qui pouvait vous arriver.

 

Si je me trouvais dans le Montana ou sur une plage de la Réunion ou encore dans un désert magrébin, lisant les pages de ‘Paris est une fête’, je suis certain que monterait de moi un profond spleen, un spleen aussi tenace que celui que me provoquerait une odeur de métro ou de feuilles pourrissantes sur le macadam parisien, une odeur curieusement ressentie loin pourtant des contrées qu’elles exhalent. Ernest n’a pas écrit ce récit à Paris… Peut-être est-il probable qu’en lisant les pages de notre américain écrites, par exemple, à la Closerie des Lilas ou dans ce café de la place Saint-Michel, je flairerais en filigrane ce Paris qui insensiblement a inspiré ces pages et je ne sais par quel phénomène ce conte qui se déroule dans les hauteurs du Michigan, celui dont parle plus haut Hemingway, me provoquerait un spleen parisien.

David Nahmias 9/2011

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 Paris est une fête

 

Paris est une fête d’Ernest Hemingway a été publié de manière posthume en 1964, ce livre concerne les années parisiennes de l’auteur de 1921 à 1926. Il débute sa rédaction en 1957. Il y travailla à Cuba et à Ketchum et emportera même le manuscrit avec lui en Espagne pendant l’été 1959. Le titre n’est pas de l’auteur mais un choix de ses éditeurs. Hemingway appelait Paris est une fête: les ‘Vignettes Parisiennes’. En 2011 les éditions Gallimard publie à nouveau ce livre en revenant sur le manuscrit original et en ajoutant des Vignettes écartées par l’auteur ou les éditeurs.  

 

 

Hemingway à paris

 Pour Ernest Hemingway, Paris est un atelier de travail. Il ne se cantonne pas chez lui pour écrire en regardant par instant par sa fenêtre, comme un fauve regarde son domaine de chasse et l'horizon qui le barre ; il lui faut la jungle de la ville.

 

Café Soufflet

Café soufflet à Saint-Michel


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