Paris 1936 - 2020

La chronique ci-dessous est parue le 9 septembre 1936 au Figaro. Elle est signée Paul Morand. Amoureux de Paris, il nous décrit une traversée de la capitale désertée. Une chronique qu’un journaliste, en ces temps de confinement, pourrait reprendre aujourd’hui telle quelle.

PARIS CAFARD

Je sortis. Il était trois heures du matin. Il n'y avait rien, ni ciel, ni fenêtres, ni vent, ni chat. Absolument rien.

La pluie finissait de tomber, ajoutant à la profondeur du vide. Je pris le boulevard Malesherbes, la rue Royale. Le marin factionnaire avait été relevé de sa garde et la guérite bâillait. Une épidémie mystérieuse, une épidémie qui aurait mangé jusqu'à ses morts avait nettoyé les chaussées et les trottoirs.

Rue malesherbesJe traversai la place de la Concorde, dont les statues assises droites sur leur siège de pierre me regardaient sans tendresse, coupai par les Champs-Elysées, gagnai le Cours-la-Reine sans voir une âme ou un corps. Paris était à prendre et personne n'en voulait.

Je me tâtai. C'est la ville qui avait tort et moi qui avais raison. J'existais et devant moi il n’y avait qu'un désert. Un rien considérable, massif, contre quoi les lumières se brisaient.

Les lumières. Elles fonctionnaient stupidement, les mêmes que quand des millions de personnes courent les rues. Elles donnaient tout leur éclat comme la radio continue à jouer une valse à côté d'une morte.

On avait assassiné Paris. Il crevait sous l'averse tiède, tout seul, sans que ceux qui, à travers le monde, roulent des yeux et font semblant de l'aimer et de ne pouvoir s'en passer, soient venus lui tenir la main. Le cœur de la ville ne battait plus.

Paris n'avait pas l'air méchant ou obscène, cette nuit-là, oh ! non. Il avait même l'air très convenable, pour un endroit où il s’est passé tant de choses. Avec une dignité bourgeoise et quasi provinciale, il avait succombé à la vieillesse, à la fatigue d'avoir trop joui et trop parlé. Les cotillons et les jupes, les semelles et les pneumatiques, les prospectus et les journaux, les cannes et les moineaux, bref tous les accessoires de la rue s'étaient retirés, sur la pointe des pieds, comme des témoins à décharge qui ne veulent pas être compromis dans une sale affaire.

                     Rivoli confinement

Une tache d'huile tombée d'un carter percé tenait le centre du Rond-Point, avait-elle calmé la tempête et provoqué cette atroce bonace ? Tous les Parisiens étaient-ils morts ? N'avaient-ils pas eu le temps de mettre leur masque, et de relire les instructions accrochées à la porte de la loge ? S'étaient-ils endormis simplement pour ne plus se réveiller, descendus au bas de l'abîme ? Les machines qui servent à nous remonter du fond du sommeil n'avaient-elles pas fonctionné cette nuit-là, simplement ?

Les fils téléphoniques et leurs racines fasciculées qui courent sous le macadam ne transmettaient aucun signe. Des cubes de glace grise, c'étaient les maisons. Des maisons où j'avais tellement vécu, couché, déduit, argumenté, expliqué, objecté, chicané, déraisonné, bref tout ce qu'on fait à Paris depuis des siècles. Tellement bien bu et bien mangé, au cours de ces descentes à la cave et de ces travaux pratiques de chimie culinaire répétés deux fois par jour pendant tant d'années qu'il nie semblait inouï d'y avoir résisté, alors qu'apparemment Paris en était mort. Était-ce la politique qui l'avait mené là ? Les mots de barricades, d'agitateurs, de subversion, de factieux, de volcan social, d'explosion militaire, de révolutions n'avaient aucun sens pour ce qui arrivait à Paris cette nuit-là. Rien ne se révoltait, ne s'allumait, ne se soulevait, comme avant, pendant, ou après les catastrophes. Aucune ruine ni saccage. Le fer et le feu dormaient comme le reste. Le fléau était invisible, le bouleversement infiniment calme on eût dit une cachexie flegmatique de personne anémique qui se dissout sans en parler, ou sans même s'en rendre compte, avec une parfaite éducation.

Je n’oublierai jamais cette nuit-là, cette nuit où il ne se passait rien, mais où je vis Paris à marée basse. Paris-cafard. Paris-vacances.

Paul Morand (Le Figaro 9/9/1936)