Le syndrome de carl

J’écris, la nuit tombe et les gens vont dîner. Ce fut une journée grise, telle qu’on en voit souvent à Paris. Faisant le tour du pâté de maisons pour me changer les idées, je ne pouvais m’empêcher de penser au contraste saisissant qui existait entre ces deux villes (New York et Paris). C’est la même heure, le même type de journée, et pourtant même le mot gris, qui fit surgir en moi cette association, n’a presque rien à voir avec ce gris[1] qui, pour des oreilles françaises, est capable d’évoquer tout un univers de pensées et de sensations… Que de fantasmes peuvent éveiller les premières phrases de Jours tranquilles à Clichy d’Henri Miller, chez un esprit bohème qui rêve d’écrire le plus beau poème du monde dans la plus belle ville du même nom. Je suis persuadé qu’à la lecture de ce court texte de Miller, de jeunes poètes américains ont tout lâché pour traverser l’atlantique, louer une chambre de bonne même sordide pourvu qu’elle soit située sous les toits de Paris, quelque part entre Montmartre et la Place Clichy, et se sont mis à taper sur ces vieilles machines à écrire qu’ils avaient seuls emportées dans leurs bagages. Lorsque l’on a vingt ans et des velléités d’écrire, la lecture de ce roman ne peut provoquer qu’une émulation à haute tension.

Récemment en relisant Jours tranquilles dans une édition récente, j’ai ressenti exactement une excitation identique à celle suscité dans mon adolescence, l’envie de tout lâcher et de dénicher une chambre d’hôtel dans le dix-huitième arrondissement pour y écrire… et y écrire encore… taper rageusement des nuits entières sur une vieille Underwood tous les mots du monde… Pour la chambre d’hôtel, il est encore aisé de nos jours de trouver quelque chose de semblable rue Caulaincourt, rue Damremont, une chambre aux vieux murs tapissés de papiers peints des années trente ; mais à l’époque de la micro-informatique, une vieille machine à écrire manuelle en état de marche qui provoque à chaque lettre tapée un bruit sec et impératif, c’est bien plus exceptionnel… Une vieille Underwood en état de fonctionnement est devenu un objet de luxe. Le rêve a changé, mais sa nature est toujours identique.

    

Le personnage de Carl, le compère de Miller dans Jours tranquilles m’a intriqué à la relecture du récit. Il possède, lui aussi une machine à écrire mécanique à laquelle il porte les mêmes soins qu’il aurait prodigués à un objet d’orfèvrerie ou à une femme fragile. Cette machine, toujours bien huilée et astiquée par ses soins, lui est utile non seulement pour écrire, mais également, lorsque le couple (Henri-Carl) est dans la déche, elle devient alors une mère nourricier. La flamboyante machine est mise pour quelques francs en gage Chez ma tante dés que le besoin d’argent se fait sentir et reprise dans les périodes de vague opulence. Privé de cet instrument, Carl voit fondre sur lui la malédiction de la page involontairement blanche. Car c’est à ces moments-là justement que les idées les plus merveilleuses lui traversent l’esprit, qu’il tient le bon sujet de roman, l’idée de la pièce de théâtre idéale… il a enfin l’illumination nécessaire pour qu’aboutisse le bouillonnement de sa créativité ; mais il n’a plus sous la main l’outil pour concrétiser cela. Carl maudit la misère, maudit ce temps perdu qu’il sait irrattrapable, mais simultanément cette obligation de mettre ses doigts de pieds en éventails recharge ses batteries. Ces moments de non-créativité forcés stimulent son imagination. La crainte de ne plus pouvoir écrire génère un état d’urgence. Cantonnée entre les parois de ses rêveries, son imagination s’enivre des meilleurs vins. Elle est faite de belles images, des images nues comme des métaphores sorties d’un puits d’eau claire. Que deviendrait-elle moulinée par l’outil qui la transcrirait par des mots… par de pauvres mots. Loin de l’épingleuse à rêveries, elle atteint de sublimes sommets. Et lorsque l’Underwood rutilante réapparait, celle-ci se transforme en monstre près à broyer l’essence de ses songes pour moucheter les pages blanches de traces d’encre semblables à celles laissées par un insecte rampant avant de mourir.

S’il ne s’était pas vu privé de sa machine à intervalles réguliers, il se serait retrouvé à court d’inspiration, et alors, désespéré, n’aurait plus pondu une seule ligne pendant un temps anormalement long... nous dit Henri Miller qui qualifie cet état de stratagème d’artiste. Pour ma part, je préférerais nommer cela le ‘syndrome de Carl’. Un état que beaucoup de créateurs ont dû ressentir au cours de leur parcours.

Son Underwood est l’objet qui accomplit l’acte de création, mais aussi celui qui, par sa faculté à le réaliser, le rend effrayant, de cette frayeur propre aux sportifs avant l’exploit. Le tout est de s’élancer. J’accomplis mon désir d’écrire et par là même je tire peu à peu sur ce fil qui le met à nu. Carl a besoin de se voir privé de l’objet qui anesthésie cette étrange nécessité de marquer par des mots l’excitation créative qui bouillonne en lui. La vieille Underwood d’acier froid projetée dans l’effervescence de cette excitation, provoque le même effet qu’un glaçon dans un verre d’eau chaude, elle tiédit. Si je lui suggérais d’aller au bureau du journal, où il travaillait de nuit, et d’utiliser une de leurs machines, il inventait une bonne raison pour me démontrer que la chose était impossible. Nous précise encore Henri Miller.

Ainsi l’existence créative de Carl se déroule d’impossibilité en impossibilité. Impossibilité d’écrire par l’absence de l’outil nécessaire à cela et impossibilité d’écrire causée par la grande frayeur de la page blanche que l’on n’ose pas moucheter de ses mots.

Il ne reste à Carl qu’une alternative : se réfugier dans la fête parisienne… Loin de l’Underwood et de la terrible page blanche.

 

Il m’arrive parfois dans mes trajets parisiens de sortir la nuit de l’une des bouches de métro de la station Place Clichy, je suis toujours surpris par les teintes de lumière qui baignent cette place et ses alentours. Il me semble presque qu’un spot imaginaire au dessus d’un toit de la rue d’Amsterdam provoque cette luminosité très particulière. Une luminosité que ne l’on ne retrouve pas si nous nous éloignons vers  Saint-Lazard par exemple, ou plus loin encore vers la Madeleine ; nous sommes sous les feux d’une micro luminescence comme l’on parle de micro climat. Je ne peux que penser aux nuances de gris (en français dans le texte original) qu’évoque Henri Miller, il y a également des nuances de luminosités parisiennes.  Dans un extrait de Jours tranquilles à Clichy Miller parle de cette étrange clarté : La sexualité, surtout lorsqu’elle est commercialisée, n’a rien de romantique ; mais elle crée une atmosphère, puissante et nostalgique, beaucoup plus exaltante et séduisante que les illuminations tapageuses de Broadway. Elle s’épanouit mieux dans une lumière tamisée, sous un éclairage louche : elle prend des aises dans le clair-obscur et non dans l’éclat des néons.

 De nos jours peu de prostituées fréquente le Wepler, peu de café et de boutiques regorgent de sexualité étalée… pourtant l’étrange lumière qui habille le quartier ressemble toujours à celle que Miller a observée il y a soixante dix ans de cela.

Un après-midi, par jeu (pour le plaisir), Jours tranquilles à Clichy dans la poche, je me suis installé à une table du Wepler. Autour de moi : de vieilles rentières, de vieux retraités, quelques marchands immobiliers ou d’armes (allez savoir). Derrière les vitres de la devanture le peuple de Paris mitonné d’arabes, d’indiens, d’asiatiques et de banlieusards. J’ouvris mon livre et lus à voix haute parmi des consommateurs qui m’imaginaient en communication mains-libres avec un quelconque interlocuteur ce long passage du livre que j’avais emporté : Par une journée grise, quand il faisait froid partout sauf dans les grands cafés, je goûtais à l’avance le plaisir de passer une heure ou deux au Wepler avant d’aller dîner. La lueur rose qui nimbait toute la salle émanait des putains qui rassemblaient d’ordinaire près de l’entrée. A mesure qu’elles s’égaillaient par les clients, la salle devenait non seulement chaude et rose, mais parfumée. Elles voletaient dans le jour déclinant comme des lucioles parfumées…




[1] En français dans le texte original.

David Nahmias (10/2011)

 

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Quiet days in clichy

 

HENRY MILLER

En 1932, l'écrivain américain Henry Miller (1891-1980) s'installe à Clichy dans un modeste appartement qu'il partage avec l'un de ses amis, le journaliste Fred Derles, correspondant du Chicago Tribune. Il y reste deux années durant lesquelles il écrit Printemps noir et Tropique du Cancer, préfacé par sa muse Anaïs Nin. Il quitte ensuite Clichy pour la villa Seurat à Paris où il rédige, en 1940, Jours tranquilles à Clichy, roman mis en image en 1990 par Claude Chabrol. Ami de Raymond Queneau et de Blaise Cendrars, Henry Miller publie une œuvre très personnelle, largement autobiographique, qui fait scandale. Elle est d'ailleurs interdite aux États-Unis jusqu'en 1960, pays que l'écrivain appelle « ce cauchemar climatisé ». (Site Topic topos patrimoine des communes de France)

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