Les plumes fauchées - Léon et Maurice Bonneff

Léon et Maurice Bonneff 1882 - 1884 – 1914 †

Par Lucien Descaves

 Leon bonneff photo les hommes du jour du 27 novembre 1915 Léon-Aron-Mathias Bonneff1, né à Gray (Haute-Saône), le 20 septembre 1882, avait seize ans lorsqu'il vint de Belfort à Paris. Ses parents, qui exerçaient le métier de brodeurs, avaient quitté la Haute-Saône pour le Haut-Rhin. Leurs deux fils, Léon; et Maurice, né à Gray le 28 décembre 1884, suivirent les cours de l'école communale. Ils y obtinrent leur certificat d'études, l'aîné le 30 juillet 1893, le cadet le 30 juillet 1895. Élevés ensemble, ils s'aimaient d'un cœur qui ne se relâcha jamais.
  Léon Bonneff partit seul pour Paris en 1898. On lui avait trouvé un petit emploi, 150 francs par mois, chez son cousin l'éditeur Alcan. Il prit pension, 46, rue de la Santé, dans une pension de famille tenue par deux sœurs qui hébergeaient des étudiants en théologie et des candidats aux Écoles spéciales. Sa journée faite, mais non achevée, il rentrait rue de la Santé, dînait rapidement et s'enfermait dans sa chambre pour se remettre au travail et compléter une instruction insuffisante. Il éprouvait l'impérieux besoin d'apprendre seul ce qu'on ne lui avait pas ou ce qu'on lui avait mal appris. Il se délassait ainsi et n'éteignait sa lampe fort tard qu'à l'injonction de sa logeuse dont il s'était concilié la sympathie. En 1900, les parents de Léon Bonneff, voyant leur second fils décidé à rejoindre son frère, l'accompagnèrent à Paris: et toute la famille s'installa 37, rue de la Tombe-Issoire, où demeurait alors Gustave Lefrançais, ancien membre de la Commune, âgé de 74 ans, et caissier au journal d'Ernest Vaughan, l'Aurore. Qui introduisit Léon Bonneff auprès de Lefrançais ? Je ne m'en souviens plus. Toujours est-il que celui-ci donna au petit employé de chez Alcan le conseil de me soumettre ses essais. Léon me les apporta un matin, en rougissant. Il était de taille moyenne, mince, blond, encore imberbe et de visage poupin. Et il rimait ... comme on rime à cet âge et comme on a la rougeole. Il célébrait le printemps et l'amour, et il les célébrait avec une candeur telle que je ne pus m'empêcher de lui dire : « Est-ce que vous tenez absolument à vous exprimer en vers et à n'exprimer que des vérités reconnues et des sentiments douceâtres ? En ce cas, continuez. Si vous avez du génie un jour, et un génie lyrique, on le verra bien. Si vous êtes résolu, au contraire, à n'avoir que du talent, étudiez le modèle. Au faubourg, où nous vivons tous les deux, il n'y a que l'embarras du choix. Écoutez le fabuliste: regardez à vos pieds. La vie ne tombe pas du ciel, elle sort des pavés. Forgez vous-même vos outils. C'est très difficile d'écrire en prose. On n'y réussit qu'à la longue, et encore ! Lisez beaucoup. N'imitez personne. Je vous dis d'interpréter le modèle, je ne vous dis pas de copier les maitres qui s'en sont inspirés avant vous. Le bien d'autrui tu ne prendras... »
  Léon Bonneil s'en alla. Je ne suis pas sûr qu'il m'ait su gré de ma franchise dans le moment... Il ne m'en remercia que longtemps après, en tout cas, quand je le revis. Il avait travaillé. Il était entré quelquefois chez son voisin, le vieux révolutionnaire impénitent ; il l'avait trouvé déjeunant d'un petit pain trempé dans un bol de Proudhon, savoureux consommé ; et la vie sans besoins superflus était apparue dans toute sa beauté à notre jeune ami.
  Il venait à la fois me présenter son frère Maurice, qui était sous les drapeaux, m'annoncer sa collaboration au journal d'Henry Bérenger, l'Action, et me confier ses projets. Il m'avait écouté au-delà de toute espérance. Il poursuivait auprès des syndicats ouvriers une enquête sur les maladies professionnelles et la situation de l'enfant dans la grande industrie. Son frère, à la veille d'être libéré du service militaire, s'associait à ses travaux. Ils manifestaient l'un et l'autre une fraternité du cœur et de l'esprit qui fortifiait les liens, si souvent fragiles, du sang.
  Maurice bonneff les hommes du jour du 27 novembre 1915Physiquement, ils ne se ressemblaient pas. Maurice était celui des deux frères qui avait la physionomie la plus prononcée. Tandis que Léon, timidement assis sur le bord des sièges, parlait avec douceur, sans gestes, les doigts joints par le bout, Maurice, le poil rêche, la bouche crispée, semblait chercher partout le pot de fleurs à bousculer. Au retour d'un voyage en milieux ouvriers, ils venaient parfois chez moi prolonger leur émotion généreuse ; mais elle se traduisait chez Léon par un récit ordonné, et chez Maurice par des colères, des sanctions, des remèdes énergiques. Il avait beaucoup plus que son frère les épaules d'un socialiste militant.
  En 1905, Léon et Maurice Bonneff signèrent ensemble une sorte d'essai sur les maladies professionnelles, intitulé: Les métiers qui tuent.  Puis Léon, présenté par Béranger à l'ex-abbé Charbonnel, entra à La Raison, que dirigeait celui-ci. Ernest Tissot, d'autre part, s'adjoignait l'aîné des Bonneff à Mon Dimanche, une publication à la tête de laquelle Rouff avait mis son gendre, Henri Casevitz, un ingénieur qui partit en 1914 comme officier de réserve et fut tué sous Verdun. Enfin en 1908, Léon et Maurice venaient, un soir, me demander une préface pour le nouveau volume que Casevitz acceptait de leur publier : La vie tragique des travailleurs, fruit d'une longue et minutieuse enquête sur la condition économique et sociale des travailleurs des deux sexes, dans l'industrie, je n'étais guère en train, il faut l'avouer, d'écrire une préface, et je commençai par décliner l'invitation; mais les Bonneff insistèrent, je lus leur livre en bonnes feuilles et je cessai de me faire prier. Tout l'honneur était pour moi.
  Le beau livre ! Comme il dépassait la littérature ! Je me trouvais un peu confus, travailleur aux mains blanches, de servir d'introducteur à ces mains et à ces gueules noires ... Les Bonneff nous faisaient parcourir des champs de bataille couverts de morts et de blessés. Qui m'eût dit alors que je tâtonnerais un jour pour découvrir les deux frères à travers d'autres lieux de désolation ? Cette étude forte et sensible révéla les BonnefI. Ils entrèrent ensuite l'un à l'Humanité, l'autre à La Dépêche de Toulouse. Ils firent paraître successivement: Les marchands de folie (alcool et cabarets), et puis, à la veille de la guerre, un recueil de monographies corporatives : La Classe ouvrière, qui passait en revue les boulangers, les terrassiers, les cheminots, les postiers, les pêcheurs bretons, les compagnons du bâtiment, les employés de magasin, etc. Ils avaient trouvé leur voie : ils seraient les historiens de la plèbe, non pas à la façon toujours un peu dégoûtée des inspecteurs du travail, des statisticiens et des économistes, mais affectueusement et d'inclination.
  Si l'on m'avait demandé, à ce moment de leur vie, lequel des deux frères aborderait le roman, j'eusse répondu : Léon. Et c'est Maurice qui écrivit Didier, homme dit peuple, comme on tire d'un sac deux moutures. Le sac, c'était leur bagage documentaire déjà considérable. J'aurais dû cependant, plus que tout autre, être fixé sur la puissance imaginative de Maurice. En 1907, il m'avait apporté un acte antimilitariste : L'engagé, qui n'était pas une bonne pièce. Fut-elle meilleure lorsque je l'eus récrite et intitulée : Le gars à tout faire ? Je n'en sais rien. Gémier en eut connaissance ; mais il venait de découvrir, avec Sherlock Holmes, un nouveau filon ; il dut juger que c'était assez chez lui d'un gars à tout faire, car il ne joua pas le nôtre. Où il est, qu'il dorme en paix.
  Index 1Maurice eut également beaucoup de peine à trouver pour son roman une revue d'abord, et puis un éditeur. M. Rouché lui ouvrit enfin La Grande Revue, qu'il dirigeait, et Payot fit paraître Didier, homme du peuple en volume, à la veille même de la guerre.
  La publication du livre donna lieu à un admirable débat entre les deux frères. Ils avaient causé ce roman tous les deux ; mais Maurice l'avait écrit seul. Il voulait néanmoins que Léon le signât avec lui. Léon résista, ne céda pas. Et Maurice ressentit vivement la rupture de ce lien subsidiaire : leur collaboration. Quand il me parlait de Didier, il continuait à dire : notre roman.
  Hélas ! Hélas ! maladies professionnelles, accidents du travail, métiers qui tuent, exploitation patronale, et autres calamités de l'espèce ouvrière, allaient bientôt pâlir devant le fléau de l'espèce humaine : la guerre.

  Les campagnes des Bonneff contre les intoxications par la céruse, le plomb, l'arsenic, le phosphore, le sulfure de carbone ? Ah ! bien, oui ! Autre chose allait décimer les ateliers. Je pense encore à ce brouillard vert dont un journal anglais dénonçait les effets toxiques, dans l'usine et autour de l'usine où il sévissait. N'obligeait-il pas des ouvriers livides, édentés, phtisiques, à porter des lunettes et des baillons de flanelle ? Si bien que Séverine, comparant l'Ogre de Corse au Minotaure des grandes Sociétés Anonymes, tueuses d'innombrables pauvres gens, trouvait le sabre plus humain que le lingot.
  Elle allait déchanter ... Nous allions tous déchanter. La classe ouvrière tombait de Charybde en Scylla, des Métiers qui tuent au Métier de tuer. Du moins fut-il épargné aux Bonneff de voir s'élever des tranchées, et s'abattre ou se rabattre sur eux le brouillard mortel aux soldats sans masques. L'heure du monstre vert n'avait pas encore sonné quand les Bonneff tombèrent.
  Maurice et Léon avaient respectivement 30 et 32 ans au moment de la mobilisation. Ils partirent, comme notre cher Louis Pergaud sans avoir le temps de venir m'embrasser. Léon seul m'écrivit pour s'excuser.
  De Maurice, je n'eus jamais aucune nouvelle. Je savais seulement qu'il avait quitté son vieux père en disant: « Nous les aurons ! »  Et c'était, paraît-il, la même antienne à la fin de toutes ses lettres. Affecté d'abord à une section de secrétaires d'État-Major, il n'avait pas eu de cesse qu'on ne l'eût fait passer dans un régiment d'infanterie sur le front. II fut envoyé au 306e.
  Son frère se plaignait bientôt de son silence. Léon écrivait souvent, lui, toujours au crayon, et de longues lettres. Je les conserve pieusement. Elles seront publiées. II faut qu'elles le soient. Un jour viendra où Pergaud et lui ne pardonneraient pas à mon amitié de se mettre en veilleuse, comme si je craignais pour leur mémoire l'éclat de la lumière.
  Léon demeurait ce qu'il avait été, simple, bon et courageux sans piaffe. Un mot de lui, le dernier, du 12 décembre, m'annonça qu'il changeait de compagnie ; et puis… un silence… un silence que rompit, au bout de huit jours, une carte d'Élie Gevin. Léon Bonnefl était grièvement blessé. Les détails allaient suivre. Ils me parvinrent deux jours après.
Les voici:

  « Le 13, nous attaquions des tranchées allemandes en avant de la forêt de Mort-Mare. Léon fut frappé d'une balle à la tempe vers 10 heures du matin : la balle, qui l'avait atteint par ricochet, ne lui avait pas fait une grave blessure, mais l'épanchement sanguin qui s'en était suivi l'avait beaucoup affaibli. En gagnant le poste de secours, il traversa un endroit dangereux, entre un viaduc détruit et la petite gare de Flirey. C'est à cet endroit qu'il reçut dans l’aine un autre projectile. Il tomba et resta ainsi toute la journée et une grande partie de la nuit, appelant en vain au secours, dans cette zone dangereuse dont nul ne pouvait approcher. II reçut encore là un éclat d'obus qui lui enleva une partie du cuir chevelu, blessure sans gravité. Ce n'est que vers 3 heures du matin qu'il fut relevé par les brancardiers et conduit au poste de secours, où il reçut immédiatement les soins que nécessitait son état. Le soir du 4 seulement, j'appris qu'il avait été blessé et je me rendis aussitôt au poste de secours, où j'entendis de sa bouche le récit que je viens de vous transcrire. Je restai auprès de lui jusque vers minuit, heure à laquelle il fut évacué sur Ansauville d'abord, puis sur Pagny-sur-Meuse… »
  J'avais un ami dans le corps de santé régional; j'écrivis sur l'heure et j'appris bientôt l'admission du blessé à l'hôpital Saint-Charles, à Toul. Je le croyais hors de danger. Le 29, il succombait à ses blessures. L'hôpital en donnait avis, par téléphone, à un chef de cabinet qui me transmettait la nouvelle, sachant quels liens d'amitié nous unissaient, Léon Bonneff et moi.

  Le même jour, une carte par moi adressée au mois d'octobre à Maurice, me faisait retour avec cette mention : « Le destinataire n'a pu être atteint en temps utile. »
Une fois encore, la dernière, les deux frères, venant chacun de son côté, se retrouvaient chez moi ...
  Mais, à Toul, que s'était-il donc exactement passé ? Je laisse la parole à Élie Gevin. Écoutons-le. Encore une voix que nous ne devions plus entendre ... Disparu. Disparu à jamais comme Pergaud !... Élie Gevin donc m'écrivait le 29 décembre 1914 :
  « Léon Bonneff est mort. Quelle perte pour ceux qui, comme moi, avaient pu apprécier son inaltérable bonté, sa franchise! Je viens de le voir à l'hôpital, sur son lit. Son visage était calme, souriant même. Et pour la première fois depuis le début de la campagne, j'ai éclaté en sanglots. Il a eu une mort paisible. Il était toujours confiant dans l'avenir. J'ai vu la sœur qui l'a soigné; elle m'a redit des traits de bonté de son malade et c'est les larmes aux yeux qu'elle m'a raconté ses derniers moments. La veille de sa mort, elle l'avait changé de salle, afin qu'il pût voir par la fenêtre un peu de la vie du dehors. Il en avait manifesté une joie d'enfant. Dans l'après-midi d'hier, il était presque dans le coma; mais ses yeux avaient encore des lueurs d'intelligence pour remercier la sœur de ne pas le quitter. Avant-hier, on lui apporta quelques paquets à son adresse. Il exprima le désir que leur contenu fût distribué à ses camarades de salle. »
  De Maurice Bonneff, cependant, aucune nouvelle. Un père aveugle, le croyant prisonnier, blessé, incapable d'écrire, attendait son retour, à la fin de la guerre au plus tard. La guerre eut une fin au bout de quatre ans, et Maurice ne revint pas. L'aveugle, alors, trompant la surveillance de son entourage, se jeta par la fenêtre. Épilogue de la plus atroce tragédie domestique ? Non. Pas encore. Au mois de juillet 1920, à la requête de M. Vautour, on vendit aux enchères, à l'hôtel Drouot, tout ce que les deux frères avaient laissé dans leur petit logement de la rue des Martyrs : quelques pauvres meubles, des effets, des livres, une bicyclette que je vois encore suspendue en l'air, vieille et fourbue moins peut-être d'avoir roulé que d'avoir attendu vainement, elle aussi, l'enquêteur agile qui l'enfourchait… et n'était pas revenu.
  Léon Bonneff, heureusement, avant de partir, avait remis en mains sûres le manuscrit terminé d'Aubervilliers. Deux de ses amis, Victor Snell et Camille Tessier, estimèrent comme moi que la publication de ce livre était le plus bel hommage qui pût être rendu à une chère mémoire.
  Nous avions, en outre, le devoir de relever le corps de notre ami et de le réunir aux restes de ses parents, dans leur caveau de famille au cimetière de Saint-Ouen. Ce fut chose faite le 9 mai 1923. Ah ! que nous regrettions, ce jour-là, de ne point savoir où Maurice gisait, afin de réchauffer sa cendre à. celle de son frère ! Mais sur celui-ci l’incertitude pesait toujours. C'est seulement au mois de septembre dernier que, par hasard, nous devions tenir ce renseignement d'un notaire qui le gardait pour lui : Maurice Bonneff a été tué à l'ennemi le 24 septembre 1914 à Mouilly, (Meuse). Dès le début de la guerre. Trois mois avant son frère, mort des suites de ses blessures à l'hôpital militaire de Toul, le 28 décembre 1914.
  Toutes les démarches que nous avons faites pour découvrir le lieu d’inhumation de Maurice sont restées infructueuses. La terre est profonde : il est difficile à deux frères séparés, qui se cherchent, de s'y retrouver. Autre chose est de les unir indissolublement dans la mémoire et la reconnaissance des hommes. Dès 1920, le Conseil municipal de Bezons (Seine-et-Oise), décidait de donner le nom des frères Bonneff à une rue de la commune. C'est pour eux le petit jour qui se lève… le petit jour des morts…


1 - Je ne sais pourquoi les Bonneff mirent deux N à leur nom, à leurs débuts dans le journalisme. – L. D.


Extrait de "Marchands de Folies" de Léon et Maurice Bonneff
Éditions Marcel Rivière et Cie - 1912

 

La journée
(dans le Chapitre : Dans la ville du "Petit sou")


  A huit heures, les dockers reçoivent un premier acompte pour la croûte. Le chef d'équipe fait la paie dans son petit bureau : la loi qui interdit de remettre les  salaires au cabaret est respectée dans sa lettre. Mais généralement les chefs de bordée reçoivent l'argent de leurs hommes et c'est au cabaret qu'ils effectuent la répartition. Le travail est suspendu durant quinze ou vingtminutes; les dockers s'attablent dans les débits qui font aux quais une bordure ininterrompue. 
  Certaines buvettes sont des baraques de bois, meublées de bancs et de tables grossiers et garnies de tonneaux d'eau-de-vie superposés. Il est de ces baraques qui portent une enseigne brutalement franche : Au dernier sou. Les dockers mangent là : 1 sou de pain ; 1 attignole (hachis de charcuterie et de mie de pain) ou un paquet de « coine » qui coûtent un sou ; un cervelas (rognures de charcuterie fortement additionnées d'ail qui altère) dont le prix est deux sous.
  Ils arrosent cette pitance d'un demi-setier ou d'une chopine de vin rouge à 50 centimes le litre. Et ils absorbent enfin l'indispensable petit sou, la spécialité rouennaise. C'est un sou de café additionné d'un nombre indéterminé de « petits sous » d'alcool. A un « sou de café » on ajoute couramment jusqu'à 40 centimes d'eau-de-vie.
  Le travail reprend. Onze heures : nouvelle paie, nouvelle pause pour la boisson ou la bleue
1 . On prend l'absinthe à 20 centimes le verre ou la mominette. Avant l'application de la loi qui impose à l'absinthe 65 degrés d'alcool, nombre de débitants mettaient en vente un produit qu'ils verdissaient artificiellement; cette drogue se décomposait si vite que le contenu d'un verre qui n'avait pas été consommé sur-le-champ devait être jeté au ruisseau.
  La bleue ! Elle s'impose : sans elle on ne pourrait déjeuner. Il n'y a pas dix ans, l'ouvrier havrais déposait sans rien dire deux sous sur le comptoir, on versait de l'absinthe au fond de son verre et il allait prendre son rang dans la longue file de camarades qui passaient devant le robinet à eau : cela s'appelait boire la petite. Le débitant, à la sortie des docks, versait à l'avance 300 petites dans les verres. cette coutume a disparu à cause de la cherté du produit. Mais on prend toujours le petit père, abréviation familière du « petit pernod » à 20 centimes. Et surtout
on raffole de la demi-vapeur, mixture « carabinée » à base de bitter qui ajoute au cognac du curaçao et du cassis et vous saoule un homme avec célérité.
  Les bordées reprennent la besogne avec une ardeur nouvelle et la quittent à midi pour absorber le repas principal. Acompte sur le salaire, dispersion dans les débits. Voici le menu qui doit permettre à ces ouvriers de réparer leurs forces
épuisées par une activité musculaire intense : Une portion de ragoût ou de poisson ou de foie à l'oignon : 20 centimes ( 15 centimes autrefois ; la cherté des vivres s'est rudement marquée ici).
  En hiver : une soupe ( faite de graisse, d'eau et de sel : on met le pot-au-feu le lundi et durant toute la semaine on ajoute de l'eau et de la graisse au bouillon) : 10 centimes.
  En été : la soupe est remplacée par une salade verte, une salade de haricots ou de pommes de terre.
  Ils arrosent ce repas soit de boisson, petit cidre de seconde ou de troisième pressure, largement additionné d'eau, qui coûte 10 à 15 centimes le litre, soit d'une chopine de cidre à 30 centimes, soit de vin d'Algérie à dix sous.
  L'heure du « petit sou » est enfin revenue. On entend lancer à tue-tête les commandes :
  – Un et deux de quarante !
  – Un et quatre de quarante !
  – Un et huit, et dix de quarante !
  Ce qui veut dire :
  – Un sou de café et deux sous d'eau-de-vie à quarante sous le litre.
  – Un sou de café et huit sous et dix sous d'eau-de-vie...
  « Un de pipe » se traduit par « un sou de cigarettes ».
  Les raffinés demandent : – Un café au lard.
  C'est le café additionné d'absinthe pure !
Le tapage est assourdissant à tel point que les autres ouvriers ne le peuvent supporter et quittent la place : les gars du bâtiment, nous confiait le secrétaire de l'Union des Syndicats de Seine-Inférieure, qui s'attablent pour dîner dans les débits de dockers se gardent bien d'y retourner.
  Les « petits sous » renouvelés, certains ouvriers dorment, les avant-bras appliqués sur la table ; d'autres réclament de nouvelles consommations.
  Il en est que l'on débauche à midi et qui ne sortent du cabaret qu' à la nuit, après y avoir laissé la totalité de leur paye.
  Suivant les catégories, la rentrée s'effectue à une heure ou à une heure et demie. A trois heures et demie ou à quatre heures, dernier acompte et nouvelle pause pour la boisson. A six heures et demie ou à sept heures ( le moment de la sortie change avec la spécialité) le solde de leur salaire est versé aux ouvriers qui, pour l'apéritif, emplissent les débits du port.
  Le déchargement d'un bateau rapporte 300 francs par jour au cabaretier le plus proche. 
  Les équipes des divers prolongent rarement leur journée au delà de sept heures. Les travailleurs payés aux pièces n'hésitent pas à passer une nuit entière au travail, deux jours et deux nuits consécutifs s' il le faut, pour vider le bateau : cela s'appelle faire une veillée. Après, ils chômeront durant trois jours, répandant parmi les maisons de bois où l'alcool coule à pleins tonneaux le salaire majoré qu'ils auront conquis par 72 heures de besogne. Mais l'entrepreneur ou l'armateur aura réalisé la forte économie en évitant le droit de surestarie, cet impôt dont on frappe les bateaux attardés à quai et qui, pour un bâtiment de 2.000 tonnes, s'élève à 500 francs par jour.
  La somme vaut qu'on stimule le zèle des dockers : buvez, les gars, pour vous donner des bras, la boisson ne fait pas peur aux hommes, elle ne rebute que les «feignants».
  Et sur les chantiers mêmes, dans les cales, entre les pauses prévues, on boit : l'anglaise ou le jambinet circule, c'est une bouteille que la bordée fait chercher par un gamin : elle est pleine d'absinthe pure ou de café additionné d'eau-de-vie dans cette proportion : un quart ou un cinquième de café pour trois quarts ou quatre cinquièmes de «goutte». Le flacon passe de bouche en bouche et les hommes, fouettés par le corrosif, le visage congestionné sous le masque de poussière que la sueur creuse de ruisselets, les yeux flambants, le torse nu, abattent la besogne, «coltinent» les sacs en un effort démesuré qui, le soir, les laisse pantelants, endormis sur leur breuvage...
  De petites vieilles malpropres traînent inlassablement la savate le long des quais. Elles ont, dans un panier pendu à leur bras, un réchaud coiffé d'une cafetière, deux ou trois verres, une demi-douzaine de tasses. Pour deux sous, elles versent aux hommes un bol rempli de café et d'alcool. Entre les heures de «boisson» elles  se groupent et se font de mutuelles commandes, pour faire marcher le commerce. Et le soir venu, elles boivent réciproquement leurs fonds en échangeant leurs recettes. La brigade des quais, les redoutables « collets rouges », donne la chasse à ces vivandières qui font une concurrence déloyale aux intéressants petits commerçants, les cabaretiers établis .


( 1 ) Toutes les catégories n'ont pas droit à cette pause : les divers n'en bénéficient pas.

Couverture des ecrivains 14 18  Aux Trompettes Marines, nous aimons, sans doute l’avez-déjà remarqué, fouiller les arcanes du passé littéraire et en ressortir, à l’occasion, tel ou tel déshérité.
  Là, nous venons de faire une découverte extraordinaire. Un ravissement nous étreint, que nous aimerions vous faire partager. 
  En 1924, à la bibliothèque du Hérisson, paraît une fabuleuse anthologie, dirigée par Thierry Sandre (Prix Goncourt 1924) l’ANTHOLOGIE DES ECRIVAINS MORTS A LA GUERRE. Cinq tomes, 1500 pages relatives à près de 700 hommes de plume, confirmés ou en herbe, tombés sur le champ de bataille. Certains sont déjà honorés, comme les célèbres Péguy, Fournier… d’autres, moins avancés, élaborent, tels Pierre David, Georges Mercié, André Puget, présenté par Claude Farrère (Prix Goncourt 1903) des écrits gorgés de promesse.
  Leurs affinités littéraires étaient éclectiques. Nombre étaient poètes, romanciers en herbe, ou auteurs dramatiques, épistoliers, géographes, journalistes… et leur vie bascula brutalement dans la mort par le fait d’une balle ou l’éclat d’un obus.
  Nous avons intitulé cette rubrique : Les plumes fauchées et nous reproduisons intégralement le texte de l'anthologie sans y apporter aucune modification. 

  Ils aimaient taquiner la Muse et des sentiments de fraternité, de vaillance, et de sacrifice les associèrent en des liens indicibles le temps de la « Grande Guerre 14-18. »


     Couverture aubervilliers

 

Leon bonneff l humanite 1 1 1915L'Humanité du 1er janvier 1915

 

BIBLIOGRAPHIE

Signés par Léon et Maurice Bonneff :

LES MÉTIERS QUI TUENT.
Enquête auprès des syndicats ouvriers sur les maladies professionnelles (paris. Bibliographie Sociale. s. d.).

LA VIE TRAGIQUE DES TRAVAILLEURS.
Enquêtes et monographies sur la condition matérielle et morale des ouvriers et ouvrières de grande et de moyenne industries et sur les travailleurs à domicile. - Préface de LUCIEN DESCAVES ; couverture illustrée de STEINLEN" (Nouvelle édition. Paris. Marcel Rivière et (le.
1914).

LA CLASSE OUVRIÈRE.
Les Boulangers. - Les Employés de magasins. - Les Terrassiers. - Les Travailleurs du Restaurant. - Les Cheminots. - Pêcheurs bretons. - Les Postiers. - Les Compagnons du Bâtiment. - Les Blessés. Onze illustrations hors texte de DELANNOY et GALLAND ; couverture illustrée d'EICHACKER. (Paris édition de la Guerre Sociale, s. d.).

MARCHANDS DE FOLIE.
Enquête à travers les principaux types de cabarets : Cabarets des Halles et des Faubourgs. - Cabaret-Tâcheron. - Cabaret-Cantinier. - Cabaret-Placeur. - Cabaret de luxe. - L'Estaminet des Mineurs. - Au Pays du Petit-Sou : sur les quais de Rouen - Au Pays de l'Absinthe - De l'Infirmerie spéciale du Dépôt à la Maison de Fous. (Paris, Marcel Rivière et Cie, 1912).

Maurice Bonneff seul :

DIDIER, HOMME DU PEUPLE - Librairie Payot et Cie, 1914

Léon Bonneff seul :

AUBERVILLIERS - En feuilleton dans la revue Floréal, 1922, L'Amitié par le livre, 1949.

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