Le grain de riz

   A l’opposé des lunettes rondes, de l’éclair vert ou des cheveux en bataille d’Harry Potter, Fruit ne possède aucun signe distinctif.
   A-t-il les yeux en amande ? La bouche aussi rouge qu’une cerise ? Un teint de pêche ? Heureusement les pommes de terre ne sont pas des fruits, sinon imaginez la forme qu’on pourrait donner à son nez ! Par contre, il est possible que ses narines ressemblent à deux pépins de raisin...
   Quelquefois il est grand pour son âge, quelquefois il est petit et maigre.
   Il court vite...  il est maladroit...  il aime les... et faire... et aussi...
  Bref, si chacun de vous faisait son portrait, vous ne pourriez jamais reconnaître qu’il s’agit du même petit garçon.

Le  grain  de  riz

   Bien entendu, Fruit n’aime pas toujours faire ce que les grandes personnes lui demandent de faire. Mettre sa serviette par exemple, c’est bon pour les petits, ça, ou pour les ogres qu’on voit sur les images des vieux contes.
   Bref, Fruit n’aime pas mettre sa serviette. Souvent, très souvent même, il ne la met pas. Sa mère le gronde, mais ça ne va pas plus loin.
   Jusqu’au jour où, sans qu’il s’en rendit compte, un grain de riz tomba. Quelques minutes plus tard et bien qu’il coupa sa viande avec précaution, une giclée l’éclaboussa. Le jus tomba à terre, tout près du grain de riz.
   Pendant que la mère nettoyait les dégâts, le petit grain attiré, par l’odeur du jus qui continuait à couler se roula dedans, et se roula encore... il s’em-pi-ffra.
   Lorsque Fruit posa son pied à terre pour quitter la table, le grain de riz se logea entre le talon et la semelle et s’installa pour une bonne digestion.
   Fruit était allé lire dehors et s’était assis contre un arbre.
   Grâce au vent, les fourmis humèrent la merveilleuse odeur de riz au jus de viande. Elles décidèrent d’aller chercher ce gros grain goinfré et, sans se faire remarquer, de l’emporter chez elles.
   Mais...
   Mais voilà qu’un crapaud caché dans un buisson surprit leur manège et se frotta les pattes :
   - Quel beau festin que ces fourmis, pensa-t-il, comme je fais me régaler !
   Oui. Mais...
   Mais une couleuvre passait par là, une gentille et belle et longue couleuvre. Elle aperçut le crapaud et pensa à ses petits couleuvreaux là-bas, qui n’avaient rien mangé depuis quatre jours. Ah ! si elle pouvait leur rapporter ce met de choix !
   Pendant qu’elle réfléchissait pour attaquer un si gros gibier, survint un hérisson.
   - Hum ! Du serpent, quelle bonne idée, moi qui ne savait pas quoi faire pour le dîner. Il se mit en boule pour n’attirer le regard de personne, prêt à bondir en temps utile.
   Fruit avait terminé sa BD ; il en voulait une autre.
   Or sa maman lui avait bien recommandé de ne pas réveiller la petite soeur. Il marcha à pas de loups vers la maison.
   En voyant leur proie s’échapper, les fourmis coururent à toutes pattes et suivirent le garçon...
   Le crapaud, voyant les fourmis s’éloigner, les poursuivit de bonds en bonds tout en se réfugiant sous les feuilles pour ne pas se faire remarquer.
   Ce qui agaça la couleuvre qui fut obligée de ramper de plus en plus près de la maison.
   Quant au hérisson, il attendait de voir venir.
   Fruit défit ses lacets, entra sur la pointe de ses pieds nus, laissant ses chaussures à la porte.
   Et les fourmis de se hâter pour dégager le grain de riz.
   Et le crapaud de bondir pour attraper les fourmis.
   Et la couleuvre d’ouvrir la gueule pour happer le crapaud.
   Et le hérisson d’accourir afin d’engloutir la couleuvre.
   Alors un milan qui volait par là se mit à planer au dessus de l’endroit.
   Alors la fermière qui craignait que le milan lui prenne ses poussins se mit à battre des mains et à crier : Milan ! Milan, ce qui fit un vacarme épouvantable.
   Alors le bébé se réveilla et se mit à pleurer.
   Alors Fruit dégringola l’escalier pour retrouver ses chaussures...
   Et que vit-il dans le jardin ?
   Des mandibules de fourmis, des sauts de crapaud, une queue de serpent, des piquants hérissés, des plumes d’oiseau... bref un mélange inextricable de cris, de gestes et de bagarres.

 

Comibel (28/09/2009)

 

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