LA FENETRE DE TIR

Les personnages

Justin,  retraité, pêcheur à la ligne, chamane à l’occasion
Capitaine Joffre, officier de police
Lieutenant Foch, officier de police assistant 


 

En ville.
Un homme, la soixantaine, dans son appartement cossu. C’est la fin de l’après-midi.
Il fait des allers et retours dans le salon. Semble exaspéré. Il pointe du doigt, une à une, les fenêtres de l’immeuble en face de chez lui.
Il s’absente quelques instants du salon. Revient avec une carabine 22 long rifle au bout de laquelle il appose un silencieux.
Il ouvre une fenêtre.
Vise longuement.
On entend une sorte de « Floc ! »

La scène s’obscurcit quelques instants.
La scène s’éclaire à nouveau. 

Toujours le salon.
L’homme, regard clos, est assis sur la moquette, les jambes croisées dans la « posture du lotus. » Il a les mains ouvertes, appuyées sur ses genoux. Il ouvre les yeux parce qu’il perçoit des échos de voix quelque part dans les étages de l’immeuble.
Un bruit de pas dans le couloir.
On cogne à la porte.
L’homme se lève et va ouvrir. Deux types, jean blouson en cuir, barbe de trois jours. Le premier brandit une carte de police.

 

Capitaine Joffre : Capitaine Joffre, commissariat du XIème ,et voilà mon équipier, le lieutenant Foch.

Justin : En quoi puis-je vous être utile messieurs?

Capitaine Joffre : Une femme a été tuée hier après-midi en face de chez vous.

Justin : Allons bon ! Mais, entrez, entrez.

Capitaine Joffre : Du beau boulot !

Lieutenant Foch: Un mini trou dans l’occiput.

Capitaine Joffre : Gros comme une pièce d’un Euro.

Lieutenant Foch: Un crime chirurgical !

Capitaine Joffre : Selon le rapport de la balistique le tir aurait été ajusté depuis votre immeuble et plus précisément de la fenêtre du 3ième étage. Ou de celle du 5ième. Peut-être le quatrième.

Lieutenant Foch: Il faut avouer qu’on tâtonne encore un peu.

Capitaine Joffre : On affine, lieutenant.

Justin : Quelle histoire !

Lieutenant Foch: Comme vous dites.

Capitaine Joffre  (dithyrambique) : Par chance, on a la balistique ! Précision de la distance au 1/10 ième de millimètre. Temps de parcours du mobile balle calculé en nano seconde.

Lieutenant Foch (fier) : On a du matos à la brigade.

Capitaine Joffre : Mais, comme je dis toujours, il peut y avoir un aléa humain, un truc auquel on a pas pensé, et il faut affiner… (à Foch)  Combien de fois ne l’a-t-on pas vérifié lieutenant ? 

Lieutenant Foch : Sûr !

Capitaine Joffre : Il ne faut jamais faire les choses à moitié.

Lieutenant Foch : Sûr !

Capitaine Joffre : Même avec un flagrant délit supposé.

Lieutenant Foch : Sûr !

Capitaine Joffre  (pointe du doigt le plafond, le plancher). Ça peut-être là, là (pointe du doigt Justin) ou là !

Justin : Eh bien messieurs, faites votre travail.

Les officiers de police vont jusqu’à la fenêtre, échangent à voix basse.

Capitaine Joffre  (revient vers Justin, sort un calepin de sa poche, commence à noter) : Vivez seul ?

Justin : Oui !

Capitaine Joffre : Etes marié, pacsé ?

Justin : Non.

Capitaine Joffre : Possédez une arme ?

Justin : Non !

Capitaine Joffre : Tu peux tout de même jeter un coup d’œil dans les pièces d’à côté Foch.

Justin : Eh là ! Eh là ! Vous êtes mandatés?

Joffre  ressort sa carte de police.

Capitaine Joffre : Et celle-là!

Justin  regarde la carte.

Justin : Celle-là quoi ? C’est pas un mandat çà! Et qu’est-ce qui me prouve que vous êtes bien ce que vous dites que vous êtes?

Joffre prend Justin fermement  par le bras, l’emmène jusqu’à la fenêtre et esquisse du doigt une trajectoire.

Capitaine Joffre : Paf ! Une seule balle.

Lieutenant Foch: Un champion de tir! Et on en a vu, pas vrai capitaine.

Capitaine Joffre : Sûr !

Capitaine Joffre  pointe le doigt le plafond.

Capitaine Joffre : Alors, je récapépète. Au-dessus, un octa-hémiplégique. Lit médicalisé. (à Justin, l’air confident) En dégénérescence musculaire avec en prime un cancer de l’anus. De vous à moi,  une saloperie il faut bien se l’avouer. En revanche, alibi en béton.

Justin : Et alors ?

Capitaine Joffre : On le raye de la liste.

Foch va jusqu’à la fenêtre, imite quelqu’un qui viserait avec un fusil.

Lieutenant Foch : Je le sens bien moi cet angle de tir.

Capitaine Joffre : Connaissez votre voisine (pointe le sol du doigt), madame Sylvain ?

Justin : Comme ça !

Capitaine Joffre : Des enfants adorables.

Lieutenant Foch : Ils faisaient leurs devoirs.

Capitaine Joffre : Des anges.

Lieutenant Foch: Appartement nickel.

Justin : C’est une divorcée récente.

Capitaine Joffre : Elle ne nous a rien dit. Elle te l’aurait confié Foch?

Un temps. Les trois silencieux.

Lieutenant Foch: Connaissez une certaine mademoiselle Tryphon ?

Justin : Pouvez répéter.

Capitaine Joffre : Tryphon ! Enfin, ex-Jocelyne Tryphon, 32 ans, célibataire.

Justin : Ah, Tryphon ! Tout le quartier la connaît.

Capitaine Joffre  au niveau de la fenêtre, imite un pistolet qui tire avec ses doigts.

Capitaine Joffre : C’est elle qui a reçu la balle.

Lieutenant Foch : Et la fenêtre de tir, c’est ici !

Joffre sort une tablette tactile de sa poche sur laquelle un écran s’allume avec des lignes droites un peu dans tous les sens. Il va jusqu’à la fenêtre, l’ouvre se penche un peu.

Capitaine Joffre  (affirmatif) : Quartier chic ! Dites voir, je vais me répéter mais : Possédez-vous une arme ?

Pour toute réponse Justin va jusqu’à une armoire, l’ouvre, en sort un kit de pêcheur : canne à pêche, boite d’hameçons, une épuisette repliée, une combinaison, une paire de bottes.

Justin : Voilà!

Capitaine Joffre : C’est pas des armes, çà ?

Lieutenant Foch: Sûr !

Justin : Eh bien, c’est les miennes ! (s’énerve un peu) Moi je taquine la truite ou la tanche… (il sort un permis de pêche) Ma carte, la voilà. Cotisation à jour. (il sort des coupes de l’armoire) Vainqueur du concours des étangs de Berre 2009, 2010 et 2013… Un coin sympathique et surtout poissonneux. C’est là que je vais.

Capitaine Joffre : Où étiez-vous hier soir à 19 heures quinze ?

Justin : Dans mon appartement.

Capitaine Joffre : Seul ?

Justin : Seul.

Capitaine Joffre : Et que faisiez-vous ?

Justin  (se gratte la tête) : J’étais à la popote, comme d’habitude. Justement je me préparai une truite aux amandes.

Capitaine Joffre : Hum ! Alibi fragile ! On peut toujours tuer et cuisiner en même temps, pas vrai Foch!

Lieutenant Foch : Sûr !

Capitaine Joffre : Vous allez nous suivre au commissariat.

Justin : Niet !

Capitaine Joffre : Comment çà niet !

Justin : C’est Niet et Niet ! En 2013, dans un état de droit, on ne prend pas en otage les citoyens.

Capitaine Joffre : Avez-vous bien conscience de votre cas?

Justin : Cas quoi ? 

Lieutenant Foch : Même avec la présomption d’innocence, vous empestez le flagrant délit.

Justin : Quoi ! Ah, ça non, non et non ! (énervé) Vous ne m’emmènerez pas… et s’il y a eu crime comme vous dites, allez plutôt fouiller dans les quartiers à crimes. (se radoucissant, petite voix) Pourquoi venez-vous embêter les gentils retraités ?

Capitaine Joffre : A cause de votre fenêtre de tir.

Lieutenant Foch: Exceptionnelle.

Justin : Vous l’avez déjà dit !

Capitaine Joffre : On est dans un cas d’école.

Lieutenant Foch : Sûr !

Justin : Et ma vie, pourquoi vous ne m’interrogez pas sur ma vie ?

Capitaine Joffre : Quel intérêt !

Justin : J’ai une identité tout de même.

Capitaine Joffre : Allez ! On embarque Foch.

Lieutenant Foch : Passez-vous un manteau ; ça pique un peu sur la capitale aujourd’hui.

Justin (très énervé) : J’y crois pas ! Deux fonctionnaires de police s’en viennent au petit matin kidnapper un honnête retraité des chemins de fer… à petite pension… 1115 € de retraite mensuelle. Impôts payés rubis sur l’ongle. Médaille du travail. Classé comme un homme qui aime son pays. Reconverti en chamane par résolution intérieure. Soif de connaissance et envie de gérer ses pensées.

Lieutenant Foch: Il fait sa pleureuse capitaine.

Capitaine Joffre : La main dans le sac, ils pèteront toujours qu’ils n’ont rien fait.

Lieutenant Foch : Alors il a le profil.

Justin : Quel profil.

Capitaine Joffre : Vous voyez Foch !

Lieutenant Foch : J’y vois capitaine.

Capitaine Joffre : C’est malheureux quand on y pense.

Lieutenant Foch : Sûr !

Joffre s’approche de la fenêtre, désigne vaguement du doigt l’immeuble en face, ressort sa tablette avec les lignes dans tous les sens.

Capitaine Joffre : Ça colle pile poil ! (geste de la main en pistolet). Bang ! Dans le mille.

Justin : Eh bien moi, je suis un chamane pêcheur.

Lieutenant Foch : Pêcheur ou Pécheur ?

Capitaine Joffre  (rire gras) : Ah, elle est bonne Foch !

Justin : J’aime pas votre humour.

Capitaine Joffre : Un bel échantillon, lieutenant. Rince-toi les yeux ! Instruis-toi !

Lieutenant Foch : Sûr capitaine !

Justin : Quoi ?

Capitaine Joffre : Non allez-y, continuer !

Justin : Oui, je suis un chamane pêcheur. (il se tapote la tête) C’est là-dedans que ça se passe. Et pourquoi allez-vous me demander ? Eh bien parce que je ne supporte pas le corset sociétal, les radars sur les routes, et j’en passe de tout le saint-frusquin des contraintes ignobles pondues par les Enarques… et je n’aime pas qu’on vienne me les briser menu à mon domicile si vous voyez ce que je veux dire.

Lieutenant Foch (air réfléchi): Un genre d’Alceste capitaine.

Capitaine Joffre : Appelle-moi Joffre, Foch ! Laisse tomber les grades.

Lieutenant Foch: Sûr cap… Joffre !

Capitaine Joffre : Voilà !

Lieutenant Foch (toujours air réfléchi): Ah, j’ai un doute avec son appellation de chamane pêcheur, Joffre.

Capitaine Joffre : Oh Oh ! Il y a de la graine de limier en toi, Foch !

Justin : Eh bien allez-y, tant que vous y êtes… fouillez, abimez partout.

Joffre et Foch s’en vont dans les autres pièces, bruits divers…objets qui tombent… Voix « Et ça c’est du pipi ! - Sacré chamane ! »

Joffre reparaît, suivi de Foch, une carabine à la main.

Capitaine Joffre : Salle de bains, placard de droite, étagère du haut, enveloppée dans une couverture, classique !

Justin : C’est pas à moi !

Capitaine Joffre : C’est au Pape alors ?              

Justin : C’est la cara de Gégé !

Lieutenant Foch: Gégé ?

Justin : Mon frère.

Capitaine Joffre : Et où il est passé le frangin ?

Justin : Il est parti à la chasse.

Lieutenant Foch: Il a oublié ses affaires alors ?

Capitaine Joffre : On peut savoir son territoire de chasse.

Justin : A Sully/Loire en Sologne.

Capitaine Joffre : Vous êtes coloc avec frérot ?

Justin : Absolument pas ! J’ai démarré mon alternance ce matin. Quinze jours rue Mouffetard, quinze jours ici. C’était la fin de sa quinzaine et le début de la mienne.

Lieutenant Foch (étonné) : Vous alternez l’appart?

Capitaine Joffre : Ou étiez-vous hier soir à 19 H 15?

Justin : Je vous l’ai déjà dit : Chez moi rue Mouffetard, je cuisinai une truite aux amandes.

Capitaine Joffre : Ah, c’est vrai, la truite.

Justin : Nous somme jumeaux avec Gégé et notre mère nous a élevés selon les préceptes de Françoise Dolto : être l’un et l’autre sans y être, le même, en différent.

Lieutenant Foch : Super !

Capitaine Joffre : Et l’alternance, ça tient également pour la pêche et la chasse ?

Justin  (se renfrogne, l’air bougon) : C’est pas sa cara !

Lieutenant Foch (rire gras) : Ah Ah Ah, c’est la vôtre alors?

Capitaine Joffre  (rire gras, itou) : La main dans le sac !

Justin : Non ! C’est celle de mademoiselle Tryphon. Elle ne supportait pas qu’on soit deux identiques. Elle ne savait jamais avec lequel de nous deux elle faisait l’amour. Elle voulait en éliminer un mais Gégé a du lui barboter sa cara et être le plus rapide.

Capitaine Joffre (à Foch) : Allez ! Tu m’embarques tout çà Foch !

Rideau

Patrick Ottaviani (2013)

 large