La belle vie

La belle vie

  

Moi, Mamadou, j’y ai cru.

Hippolyte-Anselme, mon cousin chrétien, m’avait écrit. C’est Idrissa Draogo, l’expéditeur du manioc, qui m’a lu et traduit la lettre :

       Viens ! La France est plus petite que nos marigots, mais il y aura de la place pour toi. Tu viens par bateau. Je n’ai pas assez d’argent pour t’offrir l’avion. Tu viens seul, mais avec tes gris-gris. Ta femme te rejoindra plus tard, gratuitement, avec le rapprochement des familles. Tu évites le navire qui transporte la sole d’Atlantique. Ça sent la morue salée, il y fait particulièrement froid et c’est très contrôlé à cause de l’hygiène. Et puis je ne connais pas la nouvelle équipe qui est à bord. Choisis le bananier quand c’est Omar Omar qui est de garde pour surveiller l’embarquement. Tu te présentes avec un régime sur la tête. Il a l’habitude. C’est comme ça que le neveu de la belle-sœur du sculpteur aveugle des figures d’ébène de Ziguinchor est arrivé. Tu te caches au fond. Sinon, tu prends le cargo des arachides si le frère d’Abdoulaye Bongo, le grilleur de cacahouètes, est chargé de compter les sacs sur le quai. Tu lui fais signe avec un chiffon tricolore à la main. Tu ne lui dis rien. Il comprend. Tu montes. Il te fait descendre. Tu ne bouges pas jusqu’à l’arrivée. Tu débarques au Havre. C’est le port. Ça ressemble à Saint-Louis, un peu, en moins ensoleillé. J’y serai pour t’accueillir. Nous ferons halte, quarante-huit heures, à Tailleville près de Douvres La Délivrande… Une fois à Paris, je pourrai t’héberger un mois, pas plus. Mon F2 (je t’expliquerai) est plus petit que ta case, et nous sommes huit dedans : ma femme chrétienne, Joséphine-Eva, nos trois enfants (Hippolyte–Gonzague, Mélanie et Berthe), ma deuxième épouse qui n’est pas chrétienne, Fatima, et ses deux jumeaux qui sont peut-être mes fils, Abd et Krim et Abd el kader. Ne t’inquiète pas : les syndicats de sans-papiers (je t’expliquerai) te trouveront une chambre dans un hôtel à triple issue dans un quartier un peu hors centre, mais où il y a beaucoup de nos compatriotes. Je ne te logerai pas chez les vrais étrangers du 13ème arrondissement. Il n’y a que des N’Guyen, couleur mangue pas mûre.

 

Oublie le mot « immigré ». Oublie même «étranger ». Dorénavant tu seras un français, à peine moins français que les Trautmann, les Ionesco, les Poniatowski, les Kristeva, les Preljocaj, les Krasucki, les Green, les Rinaldi, les del Castillo qui tous se considèrent plus ou moins comme des Vendéens, des Creusois, des Cévenols ou des Charentais. Peut-être te faudra-t-il inventer un nom pour tes vrais faux-papiers. Evite Brown, Schwartz et Bruni. Evite aussi Durand, Laroque, Martin, Bontemps qui sont éventuellement des Lévi-Strauss, des Goldenberg, des Lang, des Olivenstein, à cause de la drôle de guerre. Ni musulmans, ni chrétiens. Et pourtant comme nous, fils d’Abraham. Très honorés depuis la repentance. Différents quand même, surtout au Moyen-Orient. Je t’expliquerai. Evite également Condorcet, Renoir, Fénelon, Verlaine, Debussy ou Gay-Lussac : les vrais ne seraient sans doute pas d’accord…

Question travail, ne t’en fais pas. Si le curé ne t’en trouve pas, on en parlera à un ancien chrétien devenu évêque, Frère Jacques, comme nous l’appelons. Si ça ne marche pas, il y aura encore la ressource de faire licencier François Leblanc qui depuis trente-six ans et demi lave les carrelages de l’Hôtel de Ville. Il n’a pas encore atteint tout à fait le moment de la retraite. Mais, « place aux jeunes » comme on dit ici où on n’a pas vraiment le même culte des ancêtres que chez nous. Avec une indemnité d’un mois de salaire et la promesse d’une formation permanente de soixante-deux semaines dans l’entretien des cuivres de la fanfare municipale, on le fera partir. Il atteindra alors les trimestres indispensables pour toucher sa pension. Et envisager son retour à la terre de ses aïeux, du côté de Suzette (84190 Beaumes de Venise). Je t’expliquerai. Pour avoir son poste, il te suffira d’acheter une serpillière. Et encore ! Je pense que M’Bou Diouf t’en procurera une sans frais. C’est un compatriote bien placé à l’Association « Sénégal sur Seine ». Il s’occupe du placard aux produits d’entretien et du téléphone. Une petite visite au placard, un petit coup de fil par-ci, un autre par là, s’il le faut. Et le tour est joué. Peut-être qu’il pourra ajouter le balai vert des employés de la voierie. C’est comme un laissez-passer.

Allez, Mamadou : « A bientôt la belle vie ! » On m’a raconté l’histoire d’un jeune homme (Lucien, je crois) qui s’était parait-t-il écrié : « Paris, à nous deux », en tournant le dos à sa province. Même si ça ne lui a pas réussi du tout, ça l’a  rendu célèbre. Tu vois, on parle encore de lui. N’hésite pas…

 

                                                                          Ton cousin Hippolyte-Anselme

 

P.S.  C’est l’éducateur de notre banlieue sensible (je t’expliquerai) qui a rédigé cette lettre. Même s’il dit les choses simples avec des mots compliqués, j’espère que tu les comprendras. Il te donne mon adresse sur l’enveloppe.

 P.S. N° 2 : Tu peux laisser les babouches à ton frère M’ba Diouf. Ici tu n’en auras pas besoin. Il pleut souvent. Sans compter que le macadam est plus dur que le sable : pour marcher dans les manifs (je t’expliquerai), il vaut mieux des chaussures. Mais, emporte un petit tam-tam. Dans le métro, je t’expliquerai, ça peut servir.

 

                                                                                             Jacqueline Charliac

 

 

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     Jacqueline Charliac a écrit tout au long de sa vie des poèmes et des nouvelles. Elle a publié en 2010 aux éditions Janus, un recueil de nouvelles intitulé Les couleurs du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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