L'autobus 63 par les deux bouts

Henri caletà Henri Calet

Il y a plus de soixante ans Henri Calet dans une série de reportages, s’était fixé pour but de raconter « un Paris en tenue de travail et cette nombreuse catégorie de Français que l’on ne questionne pas souvent, sinon jamais, sur leurs goûts et leurs habitudes, leurs manies, leurs distractions leurs projets »[1]. Parmi eux, il choisit de parler d’un receveur d’autobus, métier aujourd’hui disparu est remplacé par une boite qui tintinnabule chaque fois qu’on lui présent un morceau de plastique préalablement magnétisé. Pour cette quête Henri interviwera un receveur de la ligne 63 : Porte de la Muette-Gare de Lyon dont les terminus n’ont pas changé sinon que la tête de ligne de La Gare de Lyon se termine dans un quartier complétement rénové en passant par le jeune pont Charles de Gaulle et la jeune rue Van Gogh.

A l’époque de Calet cette ligne du réseau parisien comptait 29 arrêts (« je les ai comptés », nous dit-il), soixante ans plus tard elle en compte 40, mais 9 d’entre eux ont été installés lorsque le boulevard Saint-Germain cessa d’avoir une circulation à double sens. Le 63 en venant de Gare de Lyon doit à présent passer par la rue de la Fossé Saint-Bernard, la rue des Ecoles, la rue Saint-Sulpice et son Eglise avant de retrouver à la station Bac son trajet d’antan. En faisant le compte elle n’a gagné que 2 station de plus dans son trajet que ce soit dans le sens de La Muette ou dans celui de la Gare de Lyon. Une ligne qui ne grandit pas beaucoup comparé à celles des 39, 47 ou 58 qui débordent sur la banlieue et osent traverser les boulevards des Maréchaux pour s’aventurer jusqu’à Issy-les-Moulineaux, Le Kremlin-Bicêtre ou Vanves, ce que la ligne 63 n’osera jamais tenter.

Bien avant la déviation du 63 par la rue des Fossés Saint-Bernard, au tout début des années cinquante, époque pendant laquelle Calet écrivait ses chroniques d’un « Paris en tenu de travail », un conseiller municipal le docteur Véricourt proposait déjà le 17 novembre 1951 au Préfet de la Seine que l’autobus numéro 63 soit détourné avant le quai Saint-Bernard, dont le pavé était bien mauvais par la rue Buffon, la rue Linné, la rue de Jussieu puis la rue Monge avant de rejoindre le boulevard Saint-Germain. Cette suggestion fut rejetée par le Préfet en raison de l’allongement du parcours de 500 mères par des voies à la circulation mal aisée, de l’augmentation de son temps de course et d’une dépense supplémentaires, sans contrepartie, pour la Régie Autonome des Transports Parisiens. Il faudra attendre l’impossibilité de remonter le boulevard Saint-Germain vers son église pour que le Docteur de Véricourt ait partiellement satisfaction.

1 boulevard saint michel

J’ignore la date anniversaire de cette déviation du 63, mais dans son texte Tentative d’épuisement d'un lieu parisien, Georges Perec en octobre 1974, période où il notait ce qui se passait quand il ne se passait rien place Saint-Sulpice, alors qu’il se trouvé installé soit au café de la Mairie, soit au Tabac Saint-Sulpice à l'angle de la rue Bonaparte (tabac depuis disparu) ou sur un banc de la place, répertoria dans son carnet 41 apparitions du bus 63, traversant la rue Saint-Sulpice en direction de la Porte de la Muette. Ils étaient, selon les notes de Perec, soit pleins, soit presque pleins, ou presque vides et même parfois vides. Dans ses notes, l'un d'eux exceptionnellement s'est arrêté au coin de la rue des Canettes pour laisser descendre un couple de gens âgés. C'était vingt ans après la rencontre d'Henri Calet avec l’agent Gustave Moreau, matricule 51.005 de la ligne 63. Il y avait peu de chance que Georges Perec aperçoive ce receveur à travers les vitres et note sa présence.

Ainsi ces bus des années cinquante, ces Somia OP5 dont les toits font penser, vu du haut des tours de l’église, à des dos de baleine, ne remonteront plus le courant du boulevard Saint-Germain pour revenir à leur point de terminus de la Porte de la Muette.        

Henri Calet avouait qu’il utilisait souvent les autobus. Plusieurs passages de ses romans et chroniques se passent ou font référence à ce moyen de transport en commun. Il se vante même d’avoir eu un grand-père receveur (fantasque) d’omnibus sur la ligne Louve-Lac Saint-Fargeau. En fait, il s’agissait de la ligne N de la Compagnie Générale des Omnibus : Rue de Belleville-Louvre dont le terminus s’effectuait devant le restaurant le Lac Saint-Fargeau, par une faveur accordée par la compagnie à son propriétaire.

Cette pratique d’utiliser les voies de surface de la R.A.T.P. pour parcourir Paris, je l’ai acquise également, depuis mon départ à la retraite où je peux rallonger mon temps de trajet sans craindre un retard sur un lieu de travail.

Il m’est arrivé ainsi d’assister à plusieurs petites scénettes amusantes, tragiques ou simplement rebutantes. Ah ! les trajets en 31 vers la mairie du XVIIIe ! Ah ! les interminables parcours en 38 entre Gare de l’Est et la Porte d’Orléans. J’en raconterai une seule car elle m’évoque notre reporteur Henri Calet. Je devais prendre le 187 direction Fresnes (je prends pourtant rarement les lignes qui s’éloignent des boulevards des Maréchaux) pour me rendre au centre commercial de La Vache Noire. Nous étions immobilisés au terminus de la Porte d’Orléans dans l’attente du départ éminent de notre bus (un de ces modèles si long qu’ils sont coupés en leur milieu par un soufflé en accordéon). Mon siège était très proche de la cabine du chauffeur. Le moteur ronflait déjà, lorsqu’un homme portant des lunettes rondes, un chapeau, une cravate et affichant un air grave ou plutôt préoccupé, demanda au chauffeur sans monter dans la voiture s’il pouvait lui dire où se trouvait le moteur de son magnifique autobus « À l’avant ?... À l’arrière ? » J’imaginais aussitôt que cet homme travaillait à un article sur la ligne 187 à la manière d’un Henri Calet et récoltait ainsi des informations. Notre chauffeur, que je regardai pour la première fois, était jeune et plongé dans la lecture d’un message reçu sur son Smartphone, rien à voir avec le machiniste Dufresnay de la voiture 3.431 de la ligne 63 dont parle Henri dans son article Six petits tours… Celui-ci dont j’ignorais la matricule (en ont-ils encore un ?) et le nom, se fit répété la question qu’il avait mal entendu ou sans doute mal imaginé qu’on puisse la lui poser, avant de répondre qu’il ignorait ou pouvait bien être le moteur de son outil de travail, peut-être à l’avant sous un capot, peut-être à l’arrière sous les sièges des passagers… non franchement, il l’avouait, il l’ignorait. Il faisait sa course en toute confiance et n’avait jamais cherché à savoir de quel coin de son bus la propulsion s’effectuait. Notre enquêteur à lunettes rondes écarquilla les yeux à tel point qu’ils remplirent de leur blanc le cercle de ses verres : « Vraiment, vous ne le savait pas ? » « Vraiment. », répondit notre chauffeur en attendant que les deux minutes restantes avant notre départ s’écoulent. Notre chercheur afficha une moue de mépris indescriptible avant de s’écrié : « Et vous n’avais jamais cherché à le savoir ?… Vous n’avez jamais eu la curiosité de savoir comment fonctionnait votre autobus ?… Vous appuyez sur des pédales sans connaître quel mécanisme elles déclenchent et quelle mécanique elles font réagir… Il s’agit de votre métier tout de même ! », « Mon métier, monsieur, répondit notre chauffeur, pour qui nous avions pris, du simple fait d’être ses passagers, fait et cause, est de mener à bon port mes voyageurs le long des 24 stations de ma ligne, pas de mettre mon nez et mes mains dans le cambouis d’un moteur où qu’il se trouve. » Sur ce, il démarra laissant notre homme sur le trottoir du terminus, tel un petit pion abandonné dans une partie d’échec. Nous l’avons observé encore un moment, debout résigné et furieux.

Je ne doutais pas que cette question, il ne manquerait pas de la poser au chauffeur du prochain 187 qui accosterait. Quelle réponse lui donnera cet autre matricule de la R.A.T.P. au volant de son bel autobus à accordéon (un Agora L d’après mes recherches) ?

En descendant à La Vache Noire, j’ai regardé le 187 s’éloigner vers Fresnes sans chercher à deviner l’emplacement de sa machinerie.

Monsieur Gustave Moreau, le receveur de l’autobus qu’Henri Calet interviewa en 1954, sera pour sa part plus coopératif, il lui parlera de ses horaires : 46 heures en moyenne par semaine, de ses difficultés les soirs de sortie du T.N.P. pour embarquer et encaisser l’ensemble des passagers. Il lui racontera les risques de « l’empoche » de 31.000 francs que lui confie la R.A.T.P. et dont il est entièrement responsable. En cas de perte ou de vol c’est sur sa paie qu’elle est récupérée. Il lui dévoilera même son salaire, après 16 ans d’activité : 35.000 francs pour l’année (un receveur débutant 30.000). Henri avait là de la matière pour sa chronique.

Controleur d autobus

Par curiosité, j’ai voulu refaire ce trajet en cette année 2015 où l’autobus 63 roule toujours sous le sigle de la Régie Autonome de Transports Parisiens, crée le 21 mars 1948 pour succéder à la Société des Transports en Commun de la Région Parisienne (S.T.C.R.P.) mise en sommeil pendant la seconde guerre mondiale.

Mon but était simplement nostalgique et non pas de comparé et de montrer la terrible évolution que subit cette ligne depuis les années cinquante.      

J’habite le quatorzième, ce quatorzième aussi cher à Henri Calet que lui sont les autobus parisiens.

Donc ce 5 novembre 2015, jour où j’avais décidé de refaire la « course » (en langage professionnel on dit « course ») du 63 d’un terminus à l’autre soixante ans après Henri Calet, je me suis rendu à la Porte de la Muette en empruntant le tramway T3 de la station Jean-Moulin jusqu’au Pont de Garigliano, puis le PC1 jusqu’à la Porte de la Muette.

Je n’ai pas attendu le 63 à son terminus mais à la station suivant, Octave Feuillet (romancier mort à 69 ans à Paris en 1890). Le prochain départ était annoncé dans un délais de dix minutes. A cette heure j’étais le seul usagé à attendre son arrivée. Autour de moi aucun café. Un quartier qui semblait ne laisse s’écouler ses habitants qu’au compte-goutte sans esprit de foule ou de courant humain. Au bout de quelques instants, une dame aux cheveux teints en roux m’avait rejoint, mais mut par une certaine impatience ou ne faisant pas confiance à l’affichage électronique, elle allait de temps en temps se placer au milieu de la chaussée, heureusement peu fréquentée, en espérant voir le 63 poindre son nez au bout de l’avenue Henri Martin.

Les autobus parisiens n’ont plus pour personnel qu’un machiniste qui fait peu cas des passagers. Il possède un moyen de dialogue numérique, par exemple s’il aperçoit un client monter et s’engouffrer au fond de son véhicule sans avoir validé sa carte magnétique ni au moins oblitéré un ticket, il actionne une voix monocorde qui calmement rappelle qu’il est interdit sous peine d’être verbalisé de monter dans l’autobus sans valider son titre de transport. Ce genre d’appel lancé, le machiniste se moque bien de savoir si le contrevenant revenait pour s’excuser de cet oubli et valider son titre de transport ou si indifférent à cette voix à peine impérative, allait s’affaler sur le premier siège libre. Une telle infraction aurait été impossible avec le receveur de la voiture 3.431, Gustave Moreau, rencontré pendant plusieurs « courses » par Henri Calet ; celui-ci sans accorder la moindre attention au paysage, sillonnait sa machine, prenait les tickets, les introduisait dans son appareil oblitérateur et rendait la monnaie. Il n’avait fait aucun commentaire à notre chroniqueur parisien sur le cas de voyageur récalcitrant qui refuserait de payer sa place. Sans doute n’en y avait-il pas. Ou alors entre le Trocadéro et le pont de l’Alma où on peut échapper à son control alors qu’il doit effectuer la recette en trois minutes, « ça rend nerveux ».

A l’arrêt Saint Guillaume on aperçoit près du café Le Bizuth, le 202 du boulevard saint Germain et l’importante plaque qui rappelle qu’ici Guillaume Apollinaire vécut et mourut à cette adresse, de janvier 1913 au 9 novembre 1918. L’inauguration de cette plaque s’est déroulé le 13 avril 1962. Henri Calet n’aurait pu donc la voir tout en interrogeant Gustave Moreau.

Le 63 lorsqu’il parcourt le quai Saint-Bernard, ne passe plus devant la Halle aux vins, où Henri Calet dans les années cinquante aperçut sur une échelle un de ses personnages interviewés, mais devant les murs de la Faculté de Médecine Paris VI. A travers ses fenêtres on n’aperçoit aucune âme qui vive l’endroit ressemble à un ancien entrepôt désaffecté ou en voie de l’être. C’est dans ce lieu que des générations de matière crise se son enivré d’amiante. Plus loin s’élève depuis 1987 l’immeuble de l’Institut du Monde Arabe où l’on se désaltère bien plus fréquemment de thé à la menthe que de Médoc et autre appellation contrôlée.

Traverser la ville en autobus c’est un peu ne pas y être mêlé, être à l’écart, juste l’observer en voyeur. Pouvoir au feu rouge s’attarder sur un couple qui s’embrasse devant une vitrine, sur l’allure de jeunes cadres en tenu de l’emploi marchant d’un pas pressé seul, à deux ou en groupe vers la porte d’un restaurant où ils déjeuneront en parlant de la dernière épine dans leurs dossiers. Lorsque l’autobus est en marche on aperçoit mais trop rapidement les gens attablés aux terrasses des cafés (avec le 63, boulevard Saint Germain surtout) avec parfois comme un miracle de pêcheur un regard de femme ou d’homme qui soudain s’accroche au votre avec l’étonnement d’un voyeur surpris.

Il y a quelques années, j’ai souvent parcourut (à pieds) la capitale avec une jeune femme qui s’étonnait toujours de ma vue basse (et mauvaise). Elle me montrait en levant le doigt une architecture d’immeuble curieuse, des rotondes qui montaient vers le ciel comme des tours de châteaux forts, des balustrades de balcon Art Nouveau. « Tu ne regardes jamais en l’air, t’as une vue en perspective de caniveaux. ». Depuis j’ai perdu de vue cette jeune femme des hauteurs de Paris, mais j’ai retenu la leçon et dans mes trajets en autobus, je m’efforce à rester (pas trop longtemps) le nez lever pour regarder les façades haussmanniennes et leurs curiosités des étages qui défilent derrière la vitre. Finalement l’autobus est une sorte de salle de cinéma donnant droit à un spectacle payant et la bobine du film projeter derrière ses vitres est infini, nous ne pouvons qu’en couper des séquences.  

Paris a cette faculté de ne pas effacé son décor de garder malgré les vitrines ajoutées, les nouvelles demeures un aspect de décor immuable et ce trajet en 63 depuis l’avenue Saint Martin jusqu’à la gare d’Austerlitz ne doit pas avoir beaucoup changé dans l’absolu depuis les « courses » qu’avait effectuées Henri Calet, les murs du cimetière de Passy se dressent toujours aussi monumentaux et cachent toujours son espace suspendu sur l’avenue Georges Mandel, la Tour Effel apparait toujours en arrivant devant le le Palais du Trocadéro où se trouvait à l’époque d’Henri le TNP, les trois Gare sont bien là, la chambre des députés, Les Deux Magots et le Café de Flore, l’Eglise Saint-Germain-des-Prés, la Seine coule toujours sous le pont de l’Alma, etc. Paris nous amène comme en rêve à le regarder dans le caléidoscope du temps et nous ignorons ce qui s’est réellement modifié dans son aspect. Les petits détails des enseignes ou des vitrines les murs de Paris les ont intégrés dans cette intemporalité, ils ont été bus par la pierre comme sur un buvard d’anciennes encres.

David Nahmias


[1] Les deux bouts, Henri Calet – Gallimard, Collection L’air du temps

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Autobus 63

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les deux bouts henri calet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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