Jean-Pierre Duprey (1930-1959)

Une fusée ardente dans la nuit des vivants

  DupreyOn oublie trop ce qui dérange, c'est un peu l'histoire inavouée de la littérature. Un certain Jean-Pierre Duprey se retrouve un peu oublié, certes très bien publié, mais à tirage limité, et son œuvre passe cependant outre l'épreuve du temps. Il faut dire comme il va de soi avec un personnage quasi insaisissable - que l'artiste en lui-même demeure assez secret, suffisamment pour cacher à André Breton ses premiers textes, poèmes publiés en 1946 et qui déjà résonnent comme une poussée de fièvre rimbaldienne. Très tôt, le jeune homme affronte la maladie, d'une rareté puissante où l'état de désarroi frôle la schizophrénie, affronte les remparts sociétaux, bouscule à outrance l'intellectualisme commun.

  Enfantin comme un conte en lui-même, le jeune Duprey se raconte, se perd, approche et éprouve les sens au-delà du surréalisme. Il découvre la sculpture et la peinture, façonne à sa manière le revers d'une Saison en Enfer, ou d'un contre-ciel. L'image et les mots deviennent des lieux, forgés et soudés, d'une main agile et de fer. Il travaille, pardon, il ausculte. Entré en apprentissage dans un atelier de métallier-serrurier à Paris, puis à Pantin, au début des années cinquante, on croirait un abandon à la poésie. "Les fantômes, s'ils apparaissent, auront la couleur vive de la demi-lune, noyée sur le plan du métal." Le verbe non seulement se fait chair, mais il devient "chair de fer".

  Jacques Brenner, subtil écrivain dont le véritable nom est Jacques Meynard, fondateur de la revue Seine écrit, de sa rencontre avec Duprey, lui faisant découvrir Lautréamont, Jarry, ou Artaud : "C'est alors que j'assistais à un curieux phénomène : il s'appropria le vocabulaire et les tours de phrase des Minutes de sable mémorial. Ce n'était nullement des imitations (...) il inventait de nouvelles images à partir d'images qui l'avaient ébloui."

  En 1949, c'est Derrière son double. Toujours et encore des poèmes, sous forme de saynètes, qui ne savent où se placer, tant leur déchirement et leur force d'impact tranchent à vif le réel. Entre Jean Paulhan et Kafka qu'illustre à merveille Wols, préfacé par Georges Bataille lui-même, apparaît et paraît la collection Le soleil noir. Ce qui impressionne, subjugue, c'est que Duprey est littéralement ce soleil noir, Les dialogues s'installent, comme une tragédie voyante, saccadée, rythmée par le verbe en furie : "Je creuse les murs, les précipices, les courants d'air ou ma tête. Un trou c'est une très bonne chose, vous comprenez ! Cela fait une très bonne longue-vue pour voir tout noir au bout ; on s'en sert même comme loupe pour regarder dans les détails l'endroit Rien où habite Personne."

  L'heureux malheur de Jean-Pierre Duprey, les yeux transcendés et fulgurants, c'est son génie à fixer l'improbable, quand même sa vie trop courte interroge ce que Rimbaud appelait "l'éternité retrouvée" : "En fin de journée je t'ai rencontré éternel compagnon, tes mains avaient le dynamisme d'un instrument de torture, ta poitrine, violon sonore, contenait les hurlements de toute une peuplade de révolte, de plus les roulis de tous les navires du monde étaient dans tes yeux..."

  Plus tard, il faudra compter sur Jacqueline, sa compagne, et la rue Caulaincourt à Paris. Il peint, modèle, découpe des petites figurines dans du carton, expérimente, repousse les frontières de l'absurde et, en guise de presse-papier, s'amuse d'un objet de Marcel Duchamp, le coin de chasteté, sur sa table de chevet.

  Il ne s'interdit rien. Lire, aborder l’œuvre de Duprey, c'est découvrir l'envers du monde dont parlent les Poètes du Grand Jeu. En a-t-il connaissance ? La question ne se pose pas. Duprey est Duprey, une fusée à cœur ouvert. Il enracine l'invisible dans le visible, à toute vitesse, fixe ce qui n'est pas dicible, ignore la pauvreté du concret. L'impression kafkaïenne et ahurissante que sa parole ne meurt jamais.

  En 1954, il prend un chemin de traverse, balaie d'un revers de veste le surréalisme et écrit : "C'est la descente aux envers". Pour lui, seul compte la poursuite effrénée de la page, sans vraiment chercher de justesse : elle coule de source. Perpétuel périple initiatique. Voyance des voyances. "... A rajouter à la page moins une afin que le voyage, s'achevant par le début commence indéfiniment et tourne ainsi, pareil à une roue ou une hélice, autour de soi devenu tout : condition nécessaire et suffisante pour qu'il soit ABSOLU..."

  Cela le rendrait, à l'époque, presque célèbre, car il intrigue et passionne rapidement. C'en est-il inquiété ? Une légende s'aventure et commence. Breton s'extasie. "Vous êtes un grand poète, doublé de quelqu'un d'autre qui m'intrigue."

  Duprey peu à peu se forge une réputation et peut donc enfin vivre, d'exposition en exposition, de son art. Croyait-il vraiment à cette résurgence au sortir du néant, à l'orée ou l'apogée de la Cruauté dont parle si incisif Artaud, l'évadé de Rodez ? Galerie Kléber à Paris. Stedelijk Museum, Amsterdam mai 1957. Que manque à l'artiste ? Toujours et encore ce rapport fulgurant, ce désir profond qui le lie aux mots et à Arthur Rimbaud qu'il vénère comme un prophète. La poésie est un sacrifice, se doit de sonner vrai. Sinon, sans ce rapport mental au réel, elle ne demeure que Littérature.

  De tensions en tensions, à la manière d'un élastique tendu à l'extrême et prêt à rompre, tout se dégrade. C'est intérieur. Jacqueline ne comprend pas. Personne. La femme s'absente, les crises sont violentes. Duprey ne lâche rien. L'un de ses premiers poèmes "J'ai avalé une fameuse gorgée de poison", dédié à l'éternel Rimbaud, témoigne : "Qu'il ose venir ? qu'il vienne ? La route souffre pour deux, de plus elle fait souffrir, de là vient le mal ! Le malheur a pour lui le rythme, la fantaisie, l'ironie ; ça en dit long."

  Il se frappe contre les murs, saigne, griffe, cogne, tape des poings contre le vide. La maladie de vivre enivre sa douleur. En pleine guerre d'Algérie, il ne se soumet à rien, urine sur la flamme du Soldat Inconnu, et ne veut pas souscrire à des prises de positions intempestives, pseudo intellectuelles. On l'emprisonne, puis on le redirige vers l'hôpital Saint-Anne.

La simplicité est de rigueur. Or, on ne peut rien écrire de véritable sur Jean-Pierre Duprey sans trahir ce qu'il avait d'âme et de dantesque à la fois, à travers ses textes, dans le dedans et l'en dehors qui nourrissaient sa voix. "Ma formule cherchée, c'est La formule perdue." Cet endroit de l'univers où la poésie écorche la page pour violenter l'encre qui s'en imprègne. S'emparer du vide pour remplir l'essentiel qui est vision, choc, béance du Verbe.

"J'ai dominé toute une station de vie
Ma première enfance est entrée dans la pierre
Mes premières larmes sont parties avec les passereaux
J'ai vu un Dieu, j'ai vu les hommes
Et mes yeux ne se cherchent même plus"

Le 2 Octobre 1959, Duprey glisse en secret un manuscrit dans une grande enveloppe. Tout est calme dans l'antre confinée du sculpteur indomptable. La fusée qu'il est éclaire la pièce, trace un dernier fuseau dans le bleu du ciel. Ce n'est pas Georges Bataille qui pourra contredire cela. Le destinataire du manuscrit, c'est André Breton. Jacqueline s'en va poster ce qui sera un chant ultime... Nul doute que le silence qui entoure cette dernière scène gémissait en résonnant à travers les ombres. A cet instant, Jean-Pierre Duprey se pend à une poutre, dans son atelier. Il a 29 ans.

"Les cloches que j'entendais dansaient sur ma folie,
Pâquerettes, elle pleurait, les arbres jouent comme des faux
Guitare, guitare, le ciel devenant olympique
Et là-bas mijotait une poussière d'étoiles.
Les cloches que j'entendais étaient chair et sang
Et les arbres chantaient dans les yeux des enfants."

Capital d'images, J-P Duprey

François Reibel

Dupr bailly

Oeuvres Poétiques :

  • Derrière son double suivi de Solution H, Trois feux et une tour, Dans l’œil de miroir, Le Soleil Noir, 1950 - avec lettre-préface d'André Breton, réédité en 1964 avec Spectreuses et En l'air de verre passé au philtre du vide.
  • La Fin et la Manière, Le Soleil Noir, 1965 - précédé de "Lettre rouge" d'Alain Jouffroy
  • La Forêt sacrilège suivi de L'Ombre sagittaire, Le Temps en blanc, Premiers poèmes, Réincrudation. Préface d'André Breton, Le Soleil Noir, 1970
  • Œuvres complètes, édition annotée par François Di Dio, Christian Bourgois Éditeur, 1990
  • Derrière son double. Œuvres complètes, Poésie/Gallimard, 1999
  • Un bruit de baiser ferme le monde1, poèmes inédits, Le Cherche midi, 2001

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Alain Jouffroy en juillet 1959, après avoir rendu visite à Jean-Pierre Duprey interné à Sainte-Anne, note ce temoignage :
  "Les hurlements qui lui parvenaient la nuit, dans la chambre particulière qu’on lui avait donnée à Sainte-Anne, l’empêchaient de dormir. Quand je venais lui rendre visite, l’après-midi, il se tenait, un immobile sourire aux lèvres, debout à côté de son lit. Je lui tendais des livres sur le vaudou, sur la magie, que ses yeux ne voyaient pas. À mes questions, il répondait évasivement par des « peut-être », des « oui, c’est possible ». Et puis, brusquement, il éclatait de rire, et pendant quelques secondes nous retrouvions une complicité sans nom, sans phrases. En tuant le dialogue, il préservait le surgissement de la vie. Au-delà des mots, tout devenait merveilleusement brûlant, phosphorescent."

 

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