Henri Miller

Jours tranquilles à Clichy d’Henri Miller

 (Gris - Le syndrome de Carl)

 

 

 

 

 

J’écris, la nuit tombe et les gens vont dîner. Ce fut une journée grise, telle qu’on en voit souvent à Paris. Faisant le tour du pâté de maisons pour me changer les idées, je ne pouvais m’empêcher de penser au contraste saisissant qui existait entre ces deux villes (New York et Paris). C’est la même heure, le même type de journée, et pourtant même le mot gris, qui fit surgir en moi cette association, n’a presque rien à voir avec ce gris[1] qui, pour des oreilles françaises, est capable d’évoquer tout un univers de pensées et de sensations… Que de fantasmes peuvent éveiller les premières phrases de Jours tranquilles à Clichy d’Henri Miller, chez un esprit bohème qui rêve d’écrire le plus beau poème du monde. Je suis persuadé qu’à la lecture de ce court texte de Miller, de jeunes poètes américains ont tout lâché pour traverser l’Atlantique, louer une chambre de bonne même sordide pourvu qu’elle soit située sous les toits de Paris, quelque part vers Montmartre, et se sont mis à taper sur ces vieilles machines à écrire qu’ils avaient seules emportées dans leurs bagages. Lorsque l’on a vingt ans et des velléités d’écrire, la lecture de Jours tranquilles à Clichy, est un véritable émulateur à haute tension.

Récemment j’ai relu ce livre d’Henri Miller dans la collection Poche-Pocket et j’ai ressenti exactement la même excitation, l’envie de tout lâcher et de dénicher une chambre d’hôtel dans le dix-huitième arrondissement pour y écrire… et y écrire encore… taper rageusement des nuits entières sur une vieille Underwood tous les mots du monde… Pour la chambre d’hôtel, il est encore facile de nos jours de trouver quelque chose de semblable rue Caulaincourt, rue Damrémont, aux vieux murs des années trente ; mais à l’époque de la micro-informatique, une vieille machine à écrire manuelle en état de marche qui provoque à chaque lettre tapée un bruit sec, ça tient du bien rare… Une vieille Underwood en état de fonctionnement est devenue un objet de luxe. Le rêve a changé, mais sa nature est toujours identique.

 

C’est le personnage de Carl, le compère de Miller dans ce roman qui m’a intrigué à la relecture de Jours tranquilles. Il possède, lui aussi une machine à écrire à laquelle il porte les mêmes soins qu’il aurait prodigués à un objet d’orfèvrerie. Cette machine, toujours bien huilée et astiquée par ses soins, lui est utile non seulement pour écrire, mais également, lorsque le couple (Henri-Carl) est dans la déche, de mère nourricier. La flamboyante machine est mise pour quelques francs en gage Chez ma tante dès que le besoin d’argent se fait sentir et reprise dans les périodes de vague opulence. Privé de cet instrument Carl ressent en l’absence de cet objet comme une malédiction. C’est à ces moments-là justement que les idées les plus merveilleuses lui traversent l’esprit, qu’il tient le bon sujet de roman, de pièce théâtrale, qu’il a enfin l’illumination nécessaire pour faire aboutir le bouillonnement créatif de son esprit, mais il n’a plus sous la main l’outil pour concrétiser cela. Carl maudit la misère, maudit ce temps perdu qu’il sait irrattrapable, mais simultanément, cette obligation de mettre ses doigts de pieds en éventails recharge ses batteries. Ces moments de non-créativité forcés stimulent la créativité elle-même. La crainte de ne plus pouvoir écrire génère l’état d’urgence. S’il ne s’était pas vu privé de sa machine à intervalles réguliers, il se serait retrouvé à court d’inspiration, et alors, désespéré, n’aurait plus pondu une seule ligne pendant un temps anormalement long...[2] nous dit Henri Miller qui qualifie cet état de stratagème d’artiste. Pour ma part, je nommerai cela le syndrome de Carl. Un état que beaucoup de créateurs ont ressenti.

La machine à écrire est l’objet qui accomplit le désir mais aussi celui qui, par sa faculté à le réaliser, le désagrège. J’accomplis mon désir d’écrire et par la même je tire peu à peu sur ce fil qui le met à nu. Carl a besoin de se voir privé de ce qui anesthésie cette étrange nécessité de marquer par des mots l’excitation créative qui bouillonne en lui. La vieille Underwood d’acier froid projeté dans l’effervescence de cette excitation, provoque le même effet qu’un glaçon dans un verre de Champagne.

Si je lui suggérais d’aller au bureau du journal, où il travaillait de nuit, et d’utiliser une de leurs machines, il inventait une bonne raison pour me démontrer que la chose était impossible[3]. Nous précise encore Henri Miller.

 

Il m’arrive parfois dans mes trajets parisiens de sortir la nuit de l’une des bouches de métro de la station Place Clichy, je suis toujours surpris par la teinte de lumière qui baigne cette place et ses alentours. Il me semble presque qu’un spot imaginaire au dessus d’un toit de la rue d’Amsterdam provoque cette luminosité très particulière. Une luminosité que ne l’on ne retrouve pas si nous nous éloignons un peu plus loin vers  Saint-Lazare par exemple, ou plus loin encore vers la Madeleine. Je ne peux que penser aux nuances de gris (en français dans le texte) qu’évoque Henri Miller, il y a également des nuances de luminosités parisiennes.  Dans un extrait de Jours tranquilles à Clichy Miller parle de cette étrange clarté, enfin de celles qui illuminait Montmartre dans les années quarante : À mon avis, ce charme insidieux de Montmartre est largement dû aux trafics sexuels qui s’y étalent au grand jour. La sexualité, surtout lorsqu’elle est commercialisée, n’a rien de romantique ; mais elle crée une atmosphère, puissante et nostalgique, beaucoup plus exaltante et séduisante que les illuminations tapageuses de Broadway. Il est même assez évident que la sexualité s’épanouit mieux dans une lumière tamisée, sous un éclairage louche : elle prend des aises dans le clair-obscur et non dans l’éclat des néons[4].

 De nos jours peu de prostituées fréquente le Wepler comme à l’époque d’Henri, peu de café et de boutiques regorgent de sexualité étalée… pourtant l’étrange lumière qui habille le quartier ressemble à celle que Miller à constaté il y a soixante dix ans de cela.

Un après-midi, par jeu, par plaisir, Jours tranquilles à Clichy dans la poche, je suis allé m’installer à une table du Wepler. Autour de moi : de vieilles rentières, de vieux retraités, quelques marchands immobiliers ou d’armes (allez savoir). Derrière les vitres de la devanture le peuple de Paris mitonné d’arabes, d’indiens, d’asiatiques et de banlieusards. J’ouvris mon livre et je lus à voix haute parmi des consommateurs qui m’imaginaient en communication mains-libres avec un quelconque interlocuteur ce long passage du livre que j’avais emporté : Par une journée grise, quand il faisait froid partout sauf dans les grands cafés, je goûtais à l’avance le plaisir de passer une heure ou deux au Wepler avant d’aller dîner. La lueur rose qui nimbait toute la salle émanait des putains qui rassemblaient d’ordinaire près de l’entrée. A mesure qu’elles s’égaillaient par les clients, la salle devenait non seulement chaude et rose, mais parfumée. Elles voletaient dans le jour déclinant comme des lucioles parfumées[5]…     

 

 

 

 



[1] En français dans le texte original.

[2] Jours tranquilles à Clichy - Henri Miller - Publié à l’origine à Paris en 1956 par Olympia Press.

[3] Idem

[4] Idem

[5] idem

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