Goncourt 1959

Le dernier des Justes

André Schwarz-Bart
Editions du Seuil, 1959 - Edité en folio.

 

 Le jour,

 A l’automne 1959, le monde littéraire sait déjà que les jurés du Goncourt vont couronner en fin d’année une œuvre littéraire déterminante ayant pour thème la persécution des Juifs par les nazis.
Chez Drouant, le 7 décembre 1959, le prix Goncourt est officiellement attribué à André Schwarz-Bart pour son roman Le dernier des Justes.
Gérard Bauër mentionnera dans le registre de l’Académie que Schwarz-Bart dont « la timidité n’est pas feinte, et qui s’est jusqu’alors dérobé aux interrogations bruyantes des journaux, a remercié les Dix, lentement et fort ému… Et puis, il s’en est allé. »

300 000 exemplaires sont vendus dans le mois qui suit.

Goncourt 1959 André Schwarz-Bart
Un million d’exemplaires s’écouleront en définitive, soit l’un des plus considérables succès de librairie depuis La condition humaine d’André Malraux.

En cette année 1959, naissent les premiers reportages télévisés avec l’émission « Cinq colonnes à la une. »



Le Goncourt,

Le livre d’André Schwarz-Bart comporte deux axes de lecture principaux.
Le premier, toile de fond du récit, est celui de la destinée juive, depuis ce 11 mars 1185, date à laquelle Rabbi Yom Tov Lévy égorge un à un ses fils afin de les soustraire aux malversations des Chrétiens. Dès l’entrée en lecture, le narrateur nous rappelle une légende talmudique : « Le monde reposerait sur trente-six Justes, les lamed-Wap que rien ne distingue des simples mortels ; souvent, ils s’ignorent eux-mêmes. Mais s’il venait à en manquer un seul, la souffrance des hommes emprisonnerait jusqu’à l’âme des petits enfants, et l’humanité étoufferait dans un cri. »
Dès lors, nous est racontée l’odyssée d’une longue chaîne de Justes. Du XIIème siècle au seuil du XXème. Jusqu’à Mardochée grand-père et père spirituel d’Ernie.
Le deuxième axe de lecture va être celui de l’histoire d’Ernie Lévy.
Son enfance se déroule à Stillensdat en Allemagne (la ville du silence) où Benjamin son père, couturier, a ouvert une boutique « Au Gentleman de Berlin. » Benjamin se marie à Léa Blumenthal qui lui donnera trois fils : Moritz, Ernie et Jacob.
Nous sommes au tout début des années 1920. L’intégration en terre allemande est difficile, d’autant que la misère engendre une propagande antisémite de plus en plus marquée. Le bouc émissaire, cher à René Girard, est clairement identifié: les Juifs ne mangeraient-ils pas le « pain des ouvriers allemands ? »
Ernie est un enfant malingre, rêveur ; à l’école, un excellent élève.
Tout jeune, il s’oppose, dans la cour de la synagogue, au chef des « chemises brunes » venu avec ses sbires casser du juif. C’est à ce moment que Mardochée son grand-père, décèle en lui un lamed-Wap : «  c’est l’agneau de douleur, c’est notre bête expiatoire ».
Le vieil homme le conduit alors sur le chemin de « l’école des Justes ». Il «ouvre en lui chacune des portes» et le « fait grandir à telle allure que le monde entier ne lui vient pas à la cheville.»
 Ernie, plus ou moins pris en otage dans les mailles drastiques de la spiritualité lévite, se pense alors le portefaix de l’exil des siens et finit par enfiler son costume de martyr.  

D’autant que gronde la réalité nazie; les exactions redoublent.
Les Lévy fuient l’Allemagne et se réfugient en France. Ernie s’engage dans l’armée française. Après « la débâcle », il file à Marseille et travaille dans une ferme comme ouvrier agricole. Là, il devient l’amant de la fermière dont le mari est prisonnier en Allemagne et décide de vivre sa vie en oubliant le formatage de sa judéité.

La fin du livre est tragique.
A Paris, Ernie rencontre Golda, une jeune fille juive de son âge.
Un dimanche d’août 1943, ils se promènent sur les berges de la Seine, main dans la main, après avoir enlevé leur étoile jaune. Nichés dans le temps des amoureux, ils éprouvent un sentiment d’urgence au fond d’eux-mêmes, un ressenti de condamnation à mort imminente.
Quelques jours plus tard, Golda est  raflée et internée au camp de transit de Drancy.
Ernie va l’y rejoindre.
En compagnie de 1500 enfants, ils sont déportés à Auschwitz.  
A partir de faits autobiographiques, André Schwarz Bart invente l’histoire de la saga Lévy. Tout au long de son livre, par petites touches tragi-comiques, il nous laisse entendre l’absurde, à l’image de ces juifs allemands et français qui s’entretuent dans les tranchées de la guerre 14-18.

Avec démonstration et inventivité, il nous fait part  de trouvailles verbales, tel que la misère « dignifiée par le port d’une cravate ».
Il se fait le porte-parole de la destinée des siens, conduit sans révolte, jusqu’aux portes des camps de la mort et demeure perplexe quant aux capacités de son peuple à s’auto-déterminer et à s’auto-comprendre. Son peuple, souvent contraint à interpréter les volontés d’un dieu tantôt bienveillant, tantôt malveillant. Comme s’il y avait des zones de flou au sein même de  l’identité spirituelle juive. C’est un peu le ressentiment qu’éprouve Ernie vis-à-vis des siens « qui prend ses racines dans la pitié qu’ils lui inspirent en dépit – à cause – de leur aveuglement. »
Un très beau Goncourt !

A méditer.

 

 

Extrait du  livre…

 

L’école comptait une quinzaine d’"invités juifs", comme on affectait de les désigner maintenant ; et un nombre à peu près égal de Pimpfe – pionniers des jeunesses hitlériennes. Mais par un tour imprévu de l’âme enfantine, lorsque ces derniers s’élançaient à l’attaque du carré juif, dans le coin du marronnier de la cour, de nombreux élèves « apolitiques » se joignaient à eux pour cette petite guerre si récréative. La formation juive rompue, on traînait les prisonniers au milieu de la cour, où, sous l’œil prudemment distrait des professeurs, on s’en amusait.
Ces jeux romains laissaient M. Krémer pensif ; mais craignant de s’attirer quelque foudre impériale, il se contentait de faire les cent pas le long du mur opposé au marronnier des Juifs. Parfois cependant, ne pouvant se boucher les oreilles, il pénétrait dans le cabinet réservé au personnel enseignant et, dans le noir, se mouchait le nez à tout rompre. Chaque fois qu’il croyait la boule humide sur le point d’éclater, il soufflait fortement dans son mouchoir. Quand il ressortait, il avait le nez rouge, douloureux. Ce manège ne passa pas inaperçu.

  Goncourt 1959


 

Quelques œuvres de André Schwarz-Bart :

La Mulâtresse Solitude, Le Seuil, 1972
Étoile du matin, Le Seuil, 2009
Un plat de porc aux bananes vertes, avec Simone Schwarz-Bart, Seuil, 1967.
Hommage à la femme noire en collaboration avec Simone Schwarz-Bart, Éditions Consulaires, 1989.
Gyssels, Kathleen: « Filles de Solitude. »  (Essai sur l'identité antillaise dans les (autos)-biographies fictives de Simone et André Schwarz-Bart", Paris,

 

 

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Le dernier des justes


L’auteur :

André Schwarz-Bart

A 31 ans, André Schwarz-Bart signe un livre bouleversant.
S’il est par la suite l’auteur de quelques romans, entre autres « La mulâtresse solitude », aucun d’entre eux n’aura le retentissement, ni la puissance, ou encore l’aura du « Le dernier des Justes. »
Né à Metz, en Moselle, le 28 mai 1928, ses parents Uszer et Louise, ainsi que deux de ses frères Jacques et Bernard mourront dans les camps de concentration.
En 1961, il se marie à Simone Brumat, une jeune femme guadeloupéenne qui deviendra écrivain. 

Malgré l’immense succès rencontré, son roman Le dernier des Justes sera sujet à polémique et André Schwarz-Bart en restera vivement blessé.

Ecrivain solitaire, profondément bouleversé par l’horreur de la Shoah, il se vivra - un peu à la façon d’Ernie Lévy - comme un juif en exil, et passera la majeure partie de sa vie en Guadeloupe, en cette terre-refuge dont il se sentira proche.

Il décède à Pointe-à-Pitre le 30 septembre 2006.

 


Actualités littéraires de l’année 1959 

Du côté de Paris avec Le dernier des Justes ou dans le reste du monde, la littérature porte les traces proches, sensibles et douloureuses de la seconde guerre mondiale.

 En Angleterre paraît Golfinger, le septième roman écrit par Ian Fleming.

En Italie, Le chevalier inexistant, joyau littéraire d’Italo Calvino.

En Allemagne, Le tambour de Günter Grass, une bombe littéraire au moment où ce pays essaie de faire amende honorable avec son passé.

Au Japon, L’opéra des gueux, de l’écrivain Kaïto Takeski ayant pour toile de fond les ruines d’Osaka et les blessures bouleversantes de la seconde guerre mondiale.

En France, La couronne de Golconde, 33ième roman de la série Bob Morane, écrit par Henri Vernes.

29 avril. Paraît chez Gallimard Lolita de Vladimir Nabokov.

23 juin. Mort à Paris de l’écrivain Boris Vian.

31 octobre.  Zazie dans le métro reçoit le Prix de l’humour noir.

Et deux Georges Simenon : Maigret et les témoins récalcitrants ; une confidence de Maigret.

 


« Le monde reposerait sur trente-six Justes, les lamed-Wap que rien ne distingue des simples mortels ; souvent, ils s’ignorent eux-mêmes. Mais s’il venait à en manquer un seul, la souffrance des hommes emprisonnerait jusqu’à l’âme des petits enfants, et l’humanité étoufferait dans un cri. »

Un Goncourt en sursis
Interview par Pierre DUMAYET d'André SCHWARZ BART, Prix GONCOURT 1959 avec le roman "Le dernier des Justes".

 

 

 

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