En lisant Don DeLillo le 17 novembre 2015

Retour à l'Accueil

 

En lisant Don DeLillo le 17 novembre 2015

                           

 

 

                       <                  

 

 

 

 

 

 

 

                                      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

               

 

 

 

 

 

                                  

 

 

 

 

A Gare de l’Est sur la ligne 4, il s’est assis dans la rame du métro.
Le livre ouvert, il lit, enfin il essaye de lire.

Il attend comme on guette au bord d'un large silence.

Après Réaumur Sébastopol il réalise qu’il lisait de manière machinale, sans saisir le sens des mots… des phrases…
Il recommence le paragraphe : « Pour la première fois, il comprit que le noir et blanc était le seul médium véritable pour le film en tant qu’idée,… » La phrase lui semble opaque. Il la relit, mais l’attente planté dans le silence est plus forte que le sens des choses, des mots. Elle enveloppe l’espace, elle l’habite.

Un peu avant Les Halles l’attente s’est intensifiée.
Puis dans le tunnel vers Châtelet elle pèse moins.
Il relit la phrase « Pour la première fois, il comprit que le noir et blanc était le seul médium véritable pour le film en tant qu’idée...» puis poursuit sa lecture « …le film dans l’esprit. Il savait presque pourquoi mais pas tout à fait. ».

Il attend dans un silence dilaté… expansif…

Il lève la tête parfois et regarde rapidement les visages ou la plaque blanche et bleue des stations.
Cité… Saint-Michel…
Puis il revient sur les lignes de son livre.
« …il savait presque pourquoi… », la relecture du mot presque le rassure comme si rien ne pouvait être certain… Presque peur… presque mort…
L’attente lui pèse soudain presque moins et s’habitue au silence.
 « …il savait presque pourquoi… »

A Odéon il regarde, franchement cette fois-ci, derrière la vitre la lignée des sièges rouges et blancs sous le panneau publicitaire dont pas plus que le texte de son livre il ne parvient à en deviner le sens. Abstraction de couleurs et de mots.
Des voyageurs quittent la rame, d’autres y pénètrent.
Chaque modification de la composition des passagers accroit son attente… tend le silence.
« Le noir et blanc était le seul médium… »

Il sait de toute façon qu’il ne sentira rien, que l’instant sera infiniment court entre la vie et son entrée dans le néant où le silence n’aura même plus sa place… infiniment court. Un instant sans possibilité de pensée, sans même la possibilité de laisser pénétrer une idée de la lumière ou la lumière elle-même. Un instant presque dépourvu de temps, dépourvu d'espace.

A Montparnasse-Bienvenüe
Il se demande s’il existe une maladie des yeux qui transforme le monde que l’on perçoit en noir et blanc.

Il attend.

En face de lui s’est installée une vieille dame… une très vieille dame avec des rides qui semblent avoir gardé la trace du sel d’une mer lointaine.
Une très vieille dame vêtue de noir depuis son voile jusqu’à ses bas... ses souliers.
Elle a installé près d’elle, sans se préoccuper de savoir si cela pouvait empêcher un voyageur de s’asseoir, un sac poubelle noir contenant une forme cubique haute comme le siège. Un sac poubelle noir.
Il a l’impression que l’attente se précise, qu’elle tend à s’éteindre, qu’elle arrive à son terme… au bout de son silence
Il lit pour la leurrer « …dans cet espace froid et sombre, c’était absolument nécessaire, le noir et blanc, un élément neutralisateur de plus, un moyen de rapprocher l’action de la vie primitive… »

A Raspail, il n’y tient plus, il lève les yeux sur la vieille dame… sur la très vieille dame vêtue de noir. Elle a les paupières closes, une main vaguement posée sur le sac poubelle. Ses traits sont paisibles… paisibles comme seules les personnes âgées savent l’être. Elle somnole. 
Il répète pour se rassurer une phrase entendu quelque part… personne n’a jamais su qu’il était mort… personne !
Je ne le saurai donc jamais !

L’attente devient douce, tendre comme un oreiller sur lequel on va poser sa tête.

A Mouton-Duvernet, il revient sur la page précédente de son livre pour relire le début du paragraphe sans se laisser distraire par l’attente et son silence.
Mais il ressent la présence de ce sac poubelle qui lui fait face comme un passager en embuscade. Il n’ose pas lever les yeux pour le scruter.
L’attente a les traits tendus du silence, la grimace d’un silence lourd.
Lorsque la voix dans les hauts parleurs annonce Alésia, il se rend compte que les stations égrenées depuis la Gare de l’Est, il ne les avait pas vraiment entendues énoncées. Elles avaient été happées comme dans le trou noir du silence qui l’habite.

Il attend.

La rame roule entre Alesia et la Porte d’Orléans. Il sait qu’il doit fermer son livre. Se lever.
Passer près du corps somnolant de la vieille, de la très vieille dame, s’éloigner du sac poubelle noir qui recouvre une forme cubique.
Il sait qu’il devra attendre en silence devant les portes dont l’ouverture est automatique en observant son reflet dans la lumière de la rame sur le fond noir du tunnel, comme la bande d’un film qui défile.
Attendre que tout s’immobilise et que s’ouvre enfin les portes.

Sur le quai après quelques pas exécutés avec une étrange lenteur, il se retourne vers la silhouette noire toujours assise sur la banquette.
Il l’aperçoit encore lorsque la rame s’élance vers Montrouge et s’engouffre dans l’obscurité du tunnel, emportant le noir de son voile, de son manteau, de ses bas… et de son sac poubelle…

Il sait à présent qu’il est inutile d’attendre plus longtemps.

A l’extérieur, le silence vient de se fracasser au pied d’un feu de signalisation du boulevard Brune et devant l’orage quotidien de la circulation automobile.  

Les phrases entre guillemets sont extraites de 'Point Oméga' de Don DeLillo

David Nahmias novembre 2015

 

 large