Bataille à l’acrylique

A Dino Buzzati

 

 

Deuxième joueur, Castro : Ah, je la maudis !

Premier joueur, Grandin : Qui ça ?

Castro : La fille du Paintball’s Shop ! Elle a voulu à tout prix me refiler une paire de 40, alors que je chausse 41-42… Moralité, j’ai les pieds explosés d’ampoules.

Grandin : Tenez ! Prenez-ça.

Castro : C’est quoi ?

Grandin  (tend un tube en lisant les indications): Cicalfate! Une émulsion réparatrice pour peaux sensibles et irritées.

Castro se badigeonne les pieds de crème.

Castro : C’est de l’arnaque !

Grandin : Quoi ?

Castro  Les rangers.

Grandin : N’y pensez plus !

Castro : Ça va mieux ! Merci pour la pommade.

Castro se rechausse avec soin.

Castro : Je me suis inscrit au Club la semaine dernière.

Grandin : Oh, oh ! Alors, baptême du feu. 

Castro  (caresse son arme) : Ils n’ont qu’à venir.

Grandin  (amusé): Et vous seriez plutôt quoi ?

Castro : Quoi, quoi ?                                         

Grandin : Comme tendance combattante! Vous êtes plutôt rizière, plutôt champ de bataille… plutôt guerre urbaine ?

Castro  (sûr de lui) : Snipper !

Grandin : Oh, oh ! Le must… Il faut un œil de lynx !

Castro : Et je l’ai ! Des qualités olfactives au-dessus de la moyenne. Champion d’Europe inter-armée de tir à 50 mètres sur fusil de guerre Mas R36-170b… (bombe le torse) Müllheim 13 septembre 1989.

Grandin : On pourrait se tutoyer !

Castro : J’allais te le proposer.   

Grandin : Entre frères d’armes.

Castro : Tu n’aurais pas l’heure?

Grandin  (consultant une montre de plongée sophistiquée) : Tu demandes ça à cause de l’attaque ?

Castro : Je les sentirais bien, vois-tu (désigne les sous-bois) là, là ou là… planqués… aussi invisibles que des caméléons.

Grandin : A guetter !

Castro : L’heure, s’il te plait ?

Grandin : Ah, oui! J’ai un p’tit 36.

Castro : 36 de quoi ?

Grandin : De 11 !

Castro : 11 ?

Grandin : Excuse-moi, 11 A.M !

Castro : D’après mon plan de bataille, ils ne devraient pas tarder à attaquer… (technique) Allez ! Dans une fourchette de 55 à 00.

Grandin : Ça nous laisse le temps !                                               

Ils déballent leurs paquetages : armes diverses, gourdes, sacs de bille de gélatine, boussole, bâches de camouflage…

Castro : On a ce qu’il faut !

Un temps.

Castro : T’aimes la guerre ?

Grandin : J’en raffole !

Castro : Ça va peut-être te faire rire, mais la nuit qui a suivi l’achat de mon matos, tu vois… j’ai rêvé que je patrouillais en rizière (plastronne un peu) l’eau à la taille, tranquille…  le flingot contre le ventre… à mes côtés des camarades en zodiac… et tout à coup, qu’est-ce que je vois ? Une fourmilière de Jaunes embusqués derrière un rideau de cocotiers… Dans le rêve, mon sang ne fait qu’un tour, je dis à mes potes, « Laissez-les moi ! » Et je me mets à canarder à tout vat... du Jaune, du Jaune et du Jaune …  (imite un tirailleur) Taratata !… Taratata !…Taratata !…Tue !...Tue !... (se saisit d’une arme et la brandit) Au nom du Christ… avant de me réveiller tout inondé.

Grandin : Hé, fais gaffe ! Ils peuvent nous voir.

Castro  (se rassied) : T’as raison…Ah, quand on aime la schlappe !

Grandin : Ya pas photo !

Castro : Au même moment, j’ai fait une pollution nocturne !

Grandin (amusé) : Ah ! Ah ! Ah !

Castro : J’avais mes draps maculés de foutre.

Grandin  (goguenard) : Grandiose !

Castro : Ah, pour jouir, j’ai joui !

Grandin : Pan ! Pan ! Pan !

Rires.

Grandin : Côté attaque, je serais plutôt un frontal.

Castro : T’es du signe du bélier ?

Grandin : Taureau ! Mais c’est pas ça.

Castro : Quoi alors?

Grandin : J’aime la charge plein champ.

Castro : Tu veux dire la Battle.

Grandin : J’t’explique ! Mon rêve, ce serait de beaux carrés de grenadiers…la baïonnette assoiffée… Chacun attend l’ordre d’y aller. Ça piétine ! Ça veut ruer dans les brancards ! Certains grommèlent entre leurs moustaches : « Du sang ! Du sang, vain dieu ! » Jusqu’à ce que le général n’abaisse son sabre libérateur avec un : « Chargez ! Chargez, les p’tits gars ! Nettoyez-moi toute cette racaille ! »

Castro : (perplexe) : J’dis ça, j’dis rien, mais les carrés !

Grandin : Quoi les carrés ! Il n’y a pas plus riche qu’un carré. On charge à l’unisson, comme un seul homme.

Castro : J’entends bien, j’entends bien… En terme de charge, oui… mais il y a très vite des empilements de morts… Ça bloque la bataille ! Les grenadiers se gênent…Comment se servir convenablement de sa baïonnette dans ces conditions.

Grandin (fin de non-recevoir) : Je n’suis pas d’accord avec toi : c’est nirvanique les carrés !

Castro : Si tu l’dis ! Je n’te cache pas que je préfère le tir bien fignolé… tu vises, tu tires, tu tues…c’est nickel !

Grandin : Trop répétitif !

Castro : Quoi ?

Grandin : Je ne m’en lasse pas.

Castro : Je n’y ai pas réfléchi.

Grandin : A propos, tu tires à quoi?

Castro : Ça c’est secret !

Grandin : (tout en vapotant) : Tu me trouves indiscret ?

Castro : J’ai mes idées.

Grandin : (insiste) : Je te verrai bien « bille à trois couleurs. »

Castro : Secret je t’ai dit.

Grandin : Comme tu voudras.

Castro (tire la manche du Grandin) : Oh !

Grandin : Oui !

Castro (désigne la cigarette) : La fumée !

Grandin (agacé): Ok ! Qu’est-ce qu’ils foutent ?

Castro : Toi, t’as hâte d’y aller !

Grandin (affirmatif) : J’aime en découdre.

Castro : A propos, comment vous vous appelez?

Grandin : Qui ça ?

Castro : Votre Club ! Il s’appelle comment?

Grandin : (fier) : Les Renards héroïques !                               

Castro : C’est bath !

Grandin : Et toi ?

Castro : Les Zorros de l’Underground !

Grandin : Ah, t’es aux Zorros !

Castro : On est tous épris de justice.

Grandin : Ya pas un certain Tanguy chez vous !

Castro : Tanguy, lequel ?

Grandin : Un efflanqué rasé, souvent schlass. En tout cas une sacrée gâchette.

Castro : Haut, dans les deux mètres ?

Grandin : On peut le dire.

Castro : C’est pas à Tanguy auquel je pensais… On est tous sous pseudo tu comprends, sécurité oblige… Lui, tel que tu m’le décris, çà serait Petshop !

Grandin : Patshop !

Castro : Non, Petshop… Du moins c’est comme ça que…

Grandin : Petshop !

Castro : Ouais !

Grandin : J’ai eu l’occasion de le combattre ton Petshop… il fait pas dans la dentelle.

Castro : Un malade, c’est sûr, mais un attaquant de qualité. (Réflexif) Faut le connaître !

Rires.

Grandin : En attendant, t’as intégré la consigne.

Castro : Etre aux aguets !

Grandin : Faire front dès que !

Castro : Ne rien lâcher!

Grandin : (démonstratif): Aux Renards, en cas d’encerclement extrême, on a comme consigne de se replier en tiraillant des salves de billes bi-couleur (au Castro)… De toi à moi, c’est un secret de polichinelle… Tous les joueurs des clubs le savent, c’est un vermillon de chez Casto mélangé à de la rouille.

Castro : Et alors ?

Grandin : Castorama, c’est les meilleurs en acrylique biodégradable.

Castro : J’ai cru que tu m’appelais.

Grandin (gestes) : Et on se carapate dare dare.

Castro : Façon GIGN !

Grandin : Le mental fort.

Castro : Chut !

Grandin : Quoi ?

Castro : T’as rien entendu ?

Grandin : Non !

Castro : Un genre de bruissement.

Grandin(dubitatif) : C’est dans ta tête.

Castro : Je te dis… j’ai entendu quelque chose.

Grandin : Où ça ?

Castro  (pointe du doigt un arbre): De ce côté! Comme des corps qui ramperaient… (Tend l’oreille) Attends ! Ça s’arrête.

Grandin : Tu veux dire un crapahutage.

Castro : Plutôt une faufilade de corps fielleux.

Crispés, long silence.

Grandin (à mi-voix) : Tu pourrais me redire le buisson.

Castro : Là-bas ! A trois heures.

Grandin  (tend l’oreille à son tour) : Ca rampe en lézard !

Castro : Plutôt en crapaud !

Grandin : Comment tu sais ?

Castro : Aux soubresauts ! Certains soubresautent.

Grandin : Ça sent le Mulot de Belleville !

Castro : Ou le Nerveux d’Auteuil !

Silence, ils écoutent.

Castro : Combien ils peuvent être ?

Grandin : Difficile à chiffrer !

Castro  (réflexif) : J’en vois cinq, sept… à tout casser.

Grandin : (étonné) : ?

Castro : Au maximum.

Castro : J’ai un peu les miquettes !

Grandin : (sort une flasque de sa veste de treillis) : Tiens, bois un coup !

Castro : T’es équipé, dis donc !

Grandin : (sort à présent un genre de carnet) : Faut ce qu’il faut !

Castro : C’est quoi ?

Grandin : Mon manuel du Renard sénior.

Castro : Un guide d’instructions ?

Grandin  (feuillette ; en chuchotant) : On l’a tous chez les Renards en cas de besoin… Attends, j’y suis… Chapitre VII Actions préventives… Non ! C’est le VIII Actions réactives… Blablabla… Voilà ? C’est au troisièmement « Attitudes à adopter en cas d’attaque imminente »… Blablabla… Je m’en doutais un peu remarque… « Ne pas se découvrir… Blabla… Tactique de l’animal traqué impérative… Se recouvrir de feuillages puisés sur zone, s’en recouvrir la tenue sans excès et… Blabla… J’en étais sûr…

Castro : Quoi ?

Grandin (refermant son livret): Bazooka !

Grandin extrait d’un étui un tube métallique d’environ deux mètres.

Castro : La vache, l’engin !

Grandin : Si ça t’intéresse, tu vas sur le site LesPaulPaintball.com, t’as le même.

Castro : Il est génial !

Grandin : Livraison sous une semaine… ou tu passes le prendre à leur entrepôt de Clichy.

Castro (examine le bazooka) : Oh, oh ! Canon rainuré et viseur diamant.

Grandin : 50 litres/min d’acrylique.                                    

Castro : 50 litres !                                      

Grandin  (fier) : Ça se règle, p’tit gars ! Tu peux tirer à 35-40.

Castro  tripote le bazooka.

Grandin (dithyrambique) : Et t’as les deux couleurs basiques! Pastel-patrouille en terrain découvert… ou Terre de sienne brûlée-ville, si tu fais du quartier par quartier…

Castro (fanfaronne) : Qu’ils se montrent au lieu de ramper !

Grandin (positionne le bazooka en le câlinant comme un doudou, l’embrasse) : On est prêts !

Les deux à plat ventre scrutent la forêt à l’aide de jumelles.

Soudain, les cris déchirants d’un homme. Des coups de feu. Des oiseaux morts tombent autour d’eux. Les deux joueurs affolés se protègent la tête à deux mains.

Le silence.

Des râles de mourant « Ah ! Ah ! Ah !... A moi … Ah ! Ah ! Ah !... Au-secours… Ah ! Ah ! Ah !»

Castro  (relève timidement la tête, regarde alentour) : C’était où ?

Grandin  (craintif) : On dirait de faux râles.

Castro : Oh, là-là, oui, quelle horreur ces braillements !

Grandin : Ça peut être un leurre !                                  

Castro  (désigne le sous-bois) : Il est là !                    

Grandin : Où, où ?                                                         

Castro : Caché dans le fourré gris-vert !    

Grandin  (agrippé à son bazooka) : Il faut que je vise.

On entend des grouillements furtifs avant le calme.

Castro : Il a eu peur.

Grandin (pas rassuré) : Il s’est carapaté.

Castro : La pétoche ?

Grandin  (attrape sa flasque) : Ça va ! Ça va !

On entend des coups de fusil dans le lointain.

Castro : Pourquoi t’y a pas mis un coup de bazooka ?

Grandin : Je n’avais pas localisé correctement l’objectif.

Castro : Il a bon dos l’objectif.

Grandin : Ça m’a collé une envie pressante cette alerte !

Castro (désigne les sous-bois) : Va te soulager derrière ce gros chêne.

Grandin : Je vais faire dans mon froc.

Castro : Grouille-toi !

Le Grandin se déplace à quelques mètres, baisse son pantalon, s’accroupit à l’oriental… Le Castro lui lance un rouleau de papier hygiénique, le regarde faire.

Grandin (énervé): Tu veux ma photo.

Castro : Je surveille par précaution ! Ils peuvent revenir ces zigs.

Grandin : Oh, là mais c’est quoi tout ça… Une fourmilière de machettes … des lances rouillées… des gourdins… Oh, oh… j’ai pu envie moi… des paquets d’os.

Il rapplique en réajustant son pantalon.

Les deux joueurs se remettent à plat ventre.

Castro : C’était des os comment ?

Grandin : Comment ça comment ?

Castro : De quelle espèce animale ?

Grandin : J’ai vu un crâne… ou même plusieurs !

Castro : Genre 14-18 ?

Grandin : Les os ressemblaient à des arêtes.

Castro : C’est sans doute les restes d’un pique-nique.

Grandin : Et qu’est-ce que tu fais des machettes ?

Castro : Un dépôt, je vois qu’ça !

Grandin : Un dépôt ?

Castro : Si l’on est objectif !

Grandin : Tu veux dire un dépôt réfléchi.

Castro : En quelque sorte.

Grandin  (tête défaite) : On aurait cherché à dissimuler ces ossements ?

Castro : Ça peut !

Grandin  (plié en deux) : Ouille ! Ouille !

Castro : Quoi ?

Grandin : Je l’ai !

Castro : Mais quoi ?

Grandin (bafouillant) : Je suis en train de faire ma crise de soif de justice… il suffit d’une broutille, d’un rien.

Castro : Tu te sens comment ?

Grandin : Attristé… et à vif. Revanchard si tu préfères.

Castro : Essaye de respirer.

Grandin  (se lève, tend les bras, fléchit sur ses jambes, compte) : 1, 2, 3… J’inspire…

Castro : Souffle bien !

Grandin : 1, 2, 3… j’expire.

Castro : Encore.

Le Grandin s’arrête, fixe le Castro.

Grandin : Ça va mieux ! J’ai rebondi.

Castro  (faraud) : Ici, on est à l’école de l’épreuve.

Grandin  (confident) : Si ça ne tenait qu’à moi, je pourrais tuer au nom de la justice.

Castro : Sérieux ?

Grandin : J’ai mon idée.

Un temps. Le Grandin regarde le Castro avec attention.

Grandin : J’hésite à te dévoiler.

Castro  (encourageant) : Ça rentre par une oreille, ça ressort par l’autre.

Grandin : J’te fais confiance.

Castro : N’aie crainte !

Grandin : Méthode duc de Guise !

Castro : C’est quoi ?

Grandin : Méthode des trois poignards.

Castro : Connais pas !

Grandin : C’est une méthode qui date de la renaissance. Tu convoques le type injuste à liquider dans un château et tu l’estourbis à l’aide de deux amis.

Castro : Il n’a aucune chance.

Grandin : La justice est sauve.       

Ils se mettent à observer les sous-bois à la jumelle… Le Castro  bichonne son arme avec une peau de chamois… Off, on entend des trilles d’oiseaux, des craquements de branches…

Castro (regarde sa montre, ton prosaïque) : On va patienter.

Grandin : En attendant, il ne se passe rien.

Castro : Tu t’ennuies ?

Grandin : Plutôt !

Castro : Ils vont finir par arriver.

Le Grandin sort un brumisateur de sa poche, s’asperge le visage… s’essuie la bouche.

Grandin : Ça commence à me rendre dingue cette attente.

Castro  (change de sujet) : Au fait, t’as combien d’années de Renards héroïques ?

Grandin : J’en suis à ma neuvième saison.

Castro : La classe!

Grandin  (dithyrambique) : En tant que grenadier voltigeur, je ne me suis pas ennuyé, crois-moi (compte sur ses doigts)… Attends, que je ne te dise pas de bêtise… J’ai à mon compteur, cinq batailles en plaine…Trois nettoyages urbains… J’aime pas trop la ville, je l’avoue… On est serrés, bref ! (précieux) J’allais oublier le meilleur, ma cerise sur le gâteau « L’embuscade Sitting-Bull-Custer » (majestueux) J’en raffole ! Au club, on est trois à être fou du traquenard indien, Rufin, Akim… et moi bien sûr ! Hélas, hélas, on manque affreusement de canyon. On fait ça en plaine, et c’est fade, tu comprends.

Castro (le coupe) : Apache ?

Grandin : Comment ça ?

Castro : Sitting ?

Grandin  (réfléchit) : Sioux… oui, Sioux !

Castro : Vous allez jusqu’au bout ?

Grandin : Ça ! A la fin, Sitting a toujours finalisé ses victoires par des séances de scalps.

Castro (rire jaune) : Vous faites semblant !

Grandin : Hé ! Certains se prennent au jeu… Tiens ! Petshop.

Castro : Il…

Grandin : La semaine dernière, Petshop a failli scalper Ruffin au coupe-chou !

Castro : Il s’y croit!

Grandin : C’est l’ivresse de la bataille, tu comprends ! Personne n’y échappe. Et puis, de toi à moi, on sait pourquoi on est là. T’es encore un bleu, mais l’appel du sang, tu vas vite comprendre… Aux Renards, on a une cellule de soutien pour se récupérer.

Castro (acquiesçant) : Indispensable !

Grandin : C’est bien simple, quand on se fait un Sitting Bull-Custer, il y a toujours un peu de casse. On ne compte plus les hectolitres de peinture… Sur deux ou trois hectares, t’as l’herbe pulvérisée de vermillon-rouille, les arbres pareils, les fleurs, tout…

Castro (ironique) : Les rats des champs !

Grandin : Moque-toi ! Ya un truc tout de même. L’acrylique de chez Castorama se nettoie tout bêtement à l’eau avec une éponge.

Castro (étonné) : Ah, ouais !

Grandin (fier) : C’est l’avantage ! Et de toi à moi, on a une sympathique équipe d’entretien… Des p’tits gars qui dépotent, tu peux me croire… T’as qu’à les voir après la bataille armés de leurs karchers ! C’est plus nerveux qu’à la Croix-Rouge ! Comment ils t’astiquent une plaine jusqu’au moindre pétale de fleur.

Castro (acquiesçant) : Des pros !

Grandin : En toute humilité, quand ils ont lustré la nature, elle brille plus qu’avant.

Castro : Vous embellissez l’environnement !

Grandin : On veut être exemplaires.

Castro (émerveillé) : T’es dans un bon club ! (mû par une pensée) Et du parachutage, vous en faites ?

Grandin  jubile) : C’est dans les tuyaux! On attend un vieil hélico de l’armée … un frelon de la guerre d’Algérie… (confident) En principe, on aurait une aide du Conseil général.

Castro : Piston ?

Grandin  (fait la moue) : On s’arrange !

Castro : Au Conseil Général, il y a plutôt la priorité à l’Education, à l’entretien du réseau routier…

Grandin : Hé ! On a dégotté même pas 2%... un petit 1,43.

Castro : Et ça fait un hélico ?

Grandin : Oui Mosieur, çà le fait! (les yeux baissés) Pour être honnête, chacun y a mis un peu de sa poche.

Castro  Un frelon, c’est pas donné !

Les deux joueurs astiquent leurs armes.

Castro : Aux Zorros, on est petit budget.

Grandin : Ouais, mais c’est familial les Zorros, non ?

Castro : J’y ai été bien accueilli.

Grandin : La petite structure, je le dis toujours… Ya pas mieux pour démarrer… mais dis-moi cachottier, il paraît que vous avez un char !

Castro : Les nouvelles vont vite !

Grandin  (complice) : Un Patton, c’est bien ça ?

Castro : Un rescapé d’Omaha Beach.

Grandin : Paraît que les Zorros s’y sont tous mis et qu’ils l’ont retapé en trois dimanches.

Castro : Ce matin, passant prendre mon barda au club, j’ai entendu dire qu’on allait mutualiser les champs de bataille… dès la rentrée.

Grandin : Pas au courant !

Castro : Une rumeur ?

Grandin : Pas au courant !

Le Grandin attrape des jumelles et se met à fixer les sous-bois.

Grandin: Il y a du suspect dans l’air… (à mi-voix) Ca gigote vers l’arbrisseau sur la droite, ça sent le grenadier voltigeur.

Castro (à mi-voix) : Je règle illico en tir rapproché… Mire à 90° avec un chargeur de billes crénelées vermi-rouille.

Soudain, on devine le postérieur d’un cueilleur de champignons à croupetons dans les fourrés, on entend sa voix… « Oh ! Oh ! Des trompettes de la mort… … Jamais vu des comme ça… Commence à les ramasser. « Par ici les cocottes, là, dans le panier au père Jullien. » Il se relève. «  Hi ! Hi ! Hi ! Qui c’est qui va se faire croustiller une poêlée avec Micky la belle… Hi ! Hi ! Hi ! Accompagnée d’un p’tit coup de jaja de derrière les fagots…Hein ! Hi ! Hi ! Hi ! Et après un p’tit coup de cassette X avant le dodo amélioré, Hein ! C’est qui ? C’est père Jullien ! »

Mu par un réflexe, le cueilleur tourne brusquement la tête et aperçoit les deux joueurs… « Hé, c’est quoi ça ! Vous… Des soldats… ici… Mais la guerre est finie, on est en paix aujourd’hui… (pris de panique)  Ah ! Ah ! Au-secours ! Au-secours ! (lâche son panier, détale comme un lapin) J’vais chez les flics, moi ! Des barbares ! Il y a la guerre… Au-secours ! Au-secours ! »

Castro  (hors de lui) : T’as failli t’en prendre une, toi !

Grandin : Ils peuvent pas aller cueillir ailleurs, merde !

Castro : Putains de bucoliques !

Grandin (incompréhension) : Des champignons ?

Castro : Et si c’était un faux cueilleur ?

Grandin : Une ruse ?

Castro : Une fausse attaque.

Grandin  (se lève, brandit son bazooka) : Mais qu’ils attaquent, nom de Zus !

Castro : De Zus !

Grandin : De Zeus !

Castro : Je suis à cran !

Grandin : Ils n’ont pas encore gagné !

 Les deux joueurs scrutent à nouveau les sous-bois à la jumelle. Chaque buisson, chaque arbuste, est passé au peigne fin. Très vaguement, on perçoit dans le lointain des jappements, l’écho d’un engin de Travaux Publics.

Grandin : Soyons attentifs !

Castro (à l’attention du Grandin, jumelles sur les yeux, pointe du doigt quelque chose) : Look ! 

Grandin : Où ça ?

Castro : Là ! Tu vois pas.

Grandin : Non, non !

Castro : Sur la gauche.

Grandin : Je ne vois pas.

Castro (énigmatique) : « Ils » bougent plus.

Grandin : Je sais pas.

Castro : Je ne vois que du silence.

Grandin (s’assied, se relève ; comme étonné, les yeux fixes) : Du silence ! Oui… (le nez furetant) Sniff ! Sniff ! Sniff ! C’est quoi, c’te odeur ?

Castro: T’as raison, çà fouette !

Grandin (anxieux, se bouche le nez) : On dirait une brise… une brise aux effluves tuantes !

Castro (tremblant) : Les gaz !                                

Grandin : Alors, c’est cuit !

Castro (hébété, répète) : Les gaz ! C’est les gaz ! Ils nous foutent les gaz !

Grandin  (grand coup de rangers dans l’arbre mort) : Cheval de Troie du diable, les enfoirés !

Castro: Réagissons !

Grandin : Aux masques, vite !

Les deux fourragent dans leur bric-à-brac. Se coiffent d’un genre de scaphandre. Se parlent. On entend des borborygmes.

Grandin  (ulcéré) : C’est interdit par le protocole des accords entre clubs en date du 31 mars 78.

Castro : Ils vont nous entendre.

Grandin : Oui, mais en attendant !

Une fumée blanche se dessine gracieusement dans le ciel. Pris d’un doute le Grandin enlève son casque.

Grandin  (à la fois surpris et piteux) : C’est les cultivateurs.

Le Castro à son tour enlève soulève son masque.

Ils se regardent, longtemps. Tournent autour de leur arbre mort. Grandin – bazooka sur l’épaule -, Castro tenant son arme de snipper comme un bébé. Ils tremblent. Reviennent l’un vers l’autre. S’étreignent en se tapant dans le dos.

Grandin : Courage !

Castro : Merci.

Grandin : Quelle journée !

Castro : Ils brulaient des souches.

Grandin : On pouvait pas savoir.

Castro : On est à vifs !

Grandin : J’ai une crampe.

Castro : Bois !

Grandin sort une gourde de son paquetage.      

Grandin  (entre deux goulées) : On guette trop !

Castro (en assistance) : Frictionne-toi ! Pas comme ça. Fais voir !

Le Castro masse  les mollets de Grandin.

Grandin : Bon, ça va !

Le Castro accentue le massage.

Grandin: Assez !                                                      

Les deux joueurs se fixent un moment.

Grandin : On est pas des sédentaires, c’est tout !

Castro : Bois encore !

Un bourdon volète autour d’eux. Se pose sur une fleur. Aspire le pollen. Disparaît.

Grandin : C’était un taon ?

Castro : Non un bourdon.

Grandin : J’ai été piqué par un taon, j’avais six ans, avec mon père.

Castro : Aïe !

Grandin : Oui je suis tombé dans le coma. Parait-il ! Je suis devenu violet, les Urgences, tout…. mon cou a doublé… triplé de volume et j’ai perdu un sourcil.

Castro  La non-attaque ! Le principe même de la non attaque me fout les boules.

Grandin  (debout sur l’arbre mort, brandissant son bazooka) : Chargez ! Rentrez-nous dedans !

Castro (à plat ventre) : Hé, couche-toi !

Grandin : Je craque !

Castro : Attends un peu !

Grandin  (désespéré) : On ne va même pas tirer un p’tit coup de peinture.

Castro : Calme ! Calme-toi ! Je suis là… N’aie pas peur… On va se parler.

Grandin : Je vais essayer.

Castro :  Vas-y !

Grandin  (murmure): Hum ! Tu fais quoi dans la vie ?

Castro : Elle est sympa ta question.

Grandin (se requinque) : Alors ?

Castro : Gardien !

Grandin : Où ça ?

Castro : Au musée du Louvres, département Egyptologie, 2ième sous-sol, chaise N°4, juste avant les sanitaires.

Grandin (admiratif): Quel job !

Castro  (les mains jointes) : Je veille chaque jour que dieu fait, de 10 à 13 et de 14 à 17 sur les œuvres humaines… de tous les siècles… des siècles.

Grandin : Magnifique !

Castro  (sérieux) : Je sais… mais si tu veux, au département, on préfère rester humble.

Grandin : Je comprends !

Castro :Oui, comment te dire ! Ici, chaque gardien est conscient de la chance de son travail… et des incroyables hasards de la vie qui l’on conduit à avoir l’œil six heures par jour sur le masque funéraire scintillant d’AhmôsisII ou sur le vase ébréché, admirablement restauré, de la femme de Khâsekhem ou encore...

Grandin (le coupe) : Je comprends mieux pourquoi tu es snipper !

Castro : J’ai l’œil aguerri !

Grandin: Et puis c’est un travail cosmopolite, tu rencontres le monde entier.

Castro : C’est sûr !

Grandin : Des gens illustres.

Castro  (confident) : Tiens ! Rien qu’hier, j’ai croisé la famille Nissan !

Grandin : Non, les voitures !

Castro : Les voitures ! Et des Japonais tout simples quand tu les connais.

Grandin : C’est incroyable !

Castro  J’étais assis sur ma chaise, et ils sont venus me parler, comme on le fait là, en ce moment… Leur interprète m’a demandé « Est-ce que vous autoriseriez, exceptionnellement, Grand-papa Nissan à prendre une photo ?… Pour le souvenir… » Et juste après, l’interprète  m’interpelle à nouveau me disant que j’étais très gentil et est-ce qu’un des petits fistons ne pourrait pas effleurer de ses mains propres, la stèle d’Horus Crocodile ?

Grandin : Quelle belle éducation !

Castro  (affirmatif) : Et pas le moindre signe de suffisance.

Grandin : Ça existe !

Castro : Assis sur ma chaise, je pense souvent aux Morts !

Grandin : Les journées sont longues. 

Castro (exalté) : Je pense souvent à ceux qui ont admiré nos œuvres et ne sont plus là (ému) et à ceux qui ne sont pas nés encore et les admireront à leur tour au XXIIème, au XXème ou en 3000 en 5000 !

Grandin : Quel sentiment d’éternité tu dois avoir !

Castro  humble) : C’est pour ça que je joue au paintball dans les bois… quand on se tire dessus à coup de billes de gélatine, ça m’évacue ce sentiment d’être les siècles à moi tout seul… et toi, qu’est-ce que tu fais ?

Grandin: Je m’occupe des âmes !

Castro : Intéressant !

Grandin : Je suis psychanalyste Lacanien.

Castro : Lacanien, affranchis-moi un peu ?

Grandin : C’est un genre d’école !

Castro : Et les âmes, tu en dis quoi ?

Grandin : Là, accoudé à cet arbre mort, je t’avoue être un peu sec.

Castro  (amusé) : Tu bottes en touche !

Grandin : Je préfère parler des bons vieux carrés napoléoniens.

Castro : C’est plus ton truc !

Grandin (tousse faiblement. Fouille dans ses poches. Consulte son manuel des Renard sénior) : Ca alors !

Grandin dégrafe son ceinturon, enlève sa veste.

Castro : Qu’est-ce que tu fais ?

Grandin: Je dépose les armes.

Castro : Et pour te rendre à qui ?

Grandin: Je t’explique… Ah, je m’en doutais en plus… Au dernier chapitre, il y a un petit alinéa sur les attaques rares dans mon manuel… les attaques de silence… Sans combat… On te brise avec l’attente. On te tue par la solitude, c’est écrit noir sur blanc.

Castro : L’Enfer !

Grandin : Ah, on me l’avait jamais fait.

Castro : Aux Lapins Agiles, vous n’en aviez jamais eu.

Grandin: Renards héroïques !

Castro : Excuse !

Grandin: J’ t’en prie !

Castro : Tu ne m’as pas répondu.

Grandin (distrait) : Non, jamais !

Castro  (plus détendu) : D’après ton manuel, on est tout seuls, livrés à nous-mêmes… Alors pourquoi pas s’en casser une petite !

Grandin : J’ai mes Tupperware.

Castro (plaisantin) : Allez, Banzaï !… j’ai avec moi un p’tit Bourgueil, cuvée Jean Carmet, tu m’en diras des nouvelles.

Grandin (apaisé) : Maintenant qu’on a décodé leur stratégie.

Ils s’assoient sur le tronc d’arbre, sortent des gobelets en plastique, des cannettes de bière, ouvrent leurs ustensiles, une odeur de poulet-brocoli. De bonne humeur, ils cassent la croûte.

Castro : On a beau dire (se tapotant l’estomac), elle est là, la vie!

Grandin: Ah, la faim.

Castro  (ironique) : Les âmes s’en foutent un peu non ?

Tout à coup, on entend un brouhaha infernal…la sonnerie d’une trompette sonnant la charge… Des tambours… un air de rock métal… Des cloches… Des hurlements, des tirs de mitrailleuses…Les deux joueurs, jettent leurs gamelles et se jettent derrière le tronc d’arbre.

Castro : Ils étaient là !

Grandin: Ils nous auront tout fait !

Un moment de silence.

A nouveau le brouhaha infernal.

Castro  (se tient la tête à deux mains) : Soyons héroïques !

Grandin: Ripostons !

Castro : Oui mon poulet… c’est comment ton nom déjà ?

Grandin : Grandin. Et toi ?

Castro : Casto.

Grandin (plaisantin) : Castorama.

Castro (agacé) : Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi… Casto, c’est tout.

Grandin : Tu les vois Casto ?

Haut-parleur (off) :« Vous êtes cernés… Rendez-vous !

Grandin (brandit son bazooka): Jamais !                           

Haut-parleur (off) : Jetez vos armes !

Casto : Jamais !                                                                   

Haut-parleur (off) : Levez-vous, un par un, les bras en l’air.

Les deux joueurs : Jamais !

Haut-parleur (off) : On est douze ! Vous êtes deux !

Casto (à Grandin) Comment ils savent ?

Haut-parleur (off) : On va vous napaliser… Vous effacer…vous grêler  écarlate, si vous ne vous rendez-pas.

Casto (à Grandin): Je viens de consommer ma dernière cartouche de courage.

On entend des Banzaï ! Banzaï ! Mais rien ne se passe.

Grandin (instinctif) : Ça fleure le pipeau !

Casto : C’est vrai t’es psy !

Grandin: Ya un truc !

Haut-parleur (off) : Alors, ça vient !  On les jette les armes ! Vous avez 15 secondes… Je compte, 15, 14, 13, 12,11…

Grandin (à Casto) : Attrape ton flingot, on charge à découvert quand ils sont à zéro…

Casto : Message reçu Grandin !

Haut-parleur (off) : 7, 6,5…

Grandin : Prêt !

Haut-parleur (off) : 4, 3,2…

Casto: Prêt !

Haut-parleur (off): 1, zéro !

Les deux joueurs se ruent comme des furies à travers le sous-bois vide.

Grandin et Casto : Tue ! Tue ! Vive les Zorros ! Vive les Renards ! Explose-moi ces racailles Casto.

Ils aspergent les sous-bois à grandes giclées de peinture rouge.

Casto (à Grandin): Mon flingo, c’est que du bonheur !

Grandin (complice): Œil de lynx !

Casto : J’ai dégommé cinq buissons et trois arbrisseaux !

Grandin : J’ai explosé sept peupliers et deux saules !

Casto (hurlant) : Flingue ! Flingue !

Grandin : T’as maté mon bazoo !

Casto : Efficace !

Grandin : Je viens de pulvériser deux clairières.

Casto : Tu connais le jeu vidéo Kiki et Koko contre les dragons.

Grandin : J’y suis accro.

Casto : Tu l’as acheté où au fait ton bazoo?

Grandin : Avenue de Montrouge, une p’tite boutique qui ne paye pas de mine.

Casto (rafales) : Tue ! Tue !

La scène est enveloppée d’un brouillard rose au centre duquel on distingue Grandin et Castro.

Grandin : On a mis le paquet !

Casto : On n’y voit goutte !

Grandin : C’est sûr, on les a eus.

Casto : Des passoires qu’ils doivent être !

Grandin : On a gagné !

Casto : On a gagné !

Grandin et Casto (dansent à la façon des supporters d’un match de foot) : On a gagné ! On a gagné !

Haut-parleur (off, rire sardonique) : Ah ! Ah ! Ah ! Rien du tout les Zorros et les Renards associés. Désolé, mais il n’y aura pas d’attaque aujourd’hui ! Reportée à demain même heure because grève dans le RER… Il nous manque les Mulots de Belleville, les Cafards Revanchards des Lilas…Désolé donc !  Capitaine Xavier-Sylvestre de Rochechouart de la 3ième Compagnie des Nerveux d’Auteuil… En tout cas l’heure du pastaga elle, n’a pas changé. Chez Riton, même motif… Passez tout de même à la douche… suite du programme, Merguez-Chipolatas accompagné je vous dis pas, salivez un peu les Héroïques… un Margaux 95, cuvée Martial Lambert… A tout à l’heure !                                                           

 

Patrick Ottaviani (juin 2014)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paintball1

Les personnages :

Premier joueur, Grandin
Deuxième joueur, Castro

                                                               

Le sous-bois d’une forêt paisible, symbolisé en fond de scène par un large panneau agrémenté de couleurs fauves.
Sur le plateau nu, un arbre mort disposé en diagonale.
Deux joueurs de paintball, plus tout jeunes et pas très vieux non plus, en tenue appropriée, arrivent à son niveau avec leurs paquetages.
Le premier a les cheveux blancs ficelés en catogan. Il vapote une cigarette électronique tout en examinant l’endroit.
Le second a le crâne rasé. Il boitille. S’assied sur l’arbre mort. L’air épuisé, il délace ses rangers.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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